Cinéma

Duel au cinéma Gauguin Van Gogh

Par Marie Frumholtz · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 1400 mots

129 ans après la dispute qui aura raison de leur amitié, Gauguin et Van Gogh s’opposent à nouveau. Chacun des deux artistes voit en effet son histoire portée sur grand écran.

Arles, 1888. -  Deux peintres en marge des grands courants artistiques se retrouvent avec pour projet de monter une colonie d’artistes. Mais les deux ego ne font pas bon ménage, et la cohabitation s’achève dramatiquement au bout de quelques semaines. Van Gogh termine avec l’oreille gauche tranchée par une lame de rasoir et emballe la chaire coupée dans du papier journal qu’il offre à une prostituée… L’aventure, pourtant fructueuse en œuvres, s’achève là, tandis que les ingrédients de la légende se mettent progressivement en place… Le mythe de l’artiste génial mais incompris, voire maudit, incarné par Van Gogh et Gauguin, sera appelé, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, à une grande fortune, notamment dans le cinéma qui donnera naissance à un genre (le film biographique, aussi appelé « biopic »), et réservera quelques-unes de ses plus belles bobines à Rembrandt, Pollock, Frida Kahlo, Picasso, Van Gogh, Turner, Rodin, Schiele et, ce mois-ci, Gauguin et de nouveau Van Gogh.

Gauguin, un classique du genre

C’est que l’histoire de l’art constitue un réservoir inépuisable pour les cinéastes. Composée essentiellement depuis Vasari de « vies d’artistes », la discipline offre une sélection de grandes figures aisément transposables clé en main à l’écran. Un artiste en marge – littéralement incarné par une « gueule » du cinéma : Ed Harris en Pollock, Anthony Hopkins en Picasso, Vincent Lindon en Rodin ou Nicole Kidman en Diane Arbus –, un destin tragique (ou hors norme) associés à une histoire d’amour sont autant d’ingrédients qui se retrouvent d’une production à l’autre.

Gauguin, Voyage de Tahiti, le dernier film d’Édouard Deluc, sorti quelques jours avant l’ouverture de la rétrospective Gauguin au Grand Palais, ne déroge pas à la règle. Il concentre tous les éléments du biopic d’artiste à destination du grand public. Seul compte en effet le destin extraordinaire de l’homme, l’œuvre du peintre passant au second plan. Le réalisateur s’en explique aisément : « La peinture n’est pour l’artiste qu’un prétexte pour se confronter au monde », nous confiait-il cet été. Nourri aux films d’aventures, Deluc met en exergue le combat de Paul Gauguin luttant pour sa survie dans un environnement hostile – la nature polynésienne. L’artiste, accompagné, comme dans les westerns qui l’ont influencé, de son « fidèle destrier », est en quête d’un monde pur, non corrompu par la civilisation occidentale. La dramatisation du long métrage réside dans l’échec de cette recherche, qui se traduit notamment par la dégradation physique du personnage, incarné par Vincent Cassel.

Édouard Deluc nous explique s’être « inspiré librement » de Noa Noa, le journal de bord que tient l’artiste lors de sa première expédition manquée. « Gauguin a déjà écrit une bonne part de son propre mythe, estime le réalisateur. Difficile de savoir si tout ce qu’il dit est vrai, mais cela fait partie de sa légende, celle d’un peintre écrasé par le rouleau compresseur de la civilisation. »

Ce Gauguin s’inscrit finalement dans une longue lignée de biopics, dont le Van Gogh de Maurice Pialat, sorti en 1991 avec Jacques Dutronc dans le rôle-titre, est l’exemple le plus emblématique. Le peintre y est peu représenté à son ouvrage, les plans larges sur une œuvre étant, à l’exception de la scène d’exposition, absents. Néanmoins, la peinture est là, disséminée tout au long des scènes qui composent le film, laissant le soin au spectateur de faire le lien entre ce qu’il voit et les œuvres qu’il connaît.

Dans un article intitulé « De la peinture au cinéma, une histoire de magie », Patricia-Laure Thivat, chercheuse au CNRS, remarque à cet égard que le biopic d’artiste ne constitue pas « une “leçon de peinture”, mais un hommage rendu à l’artiste et à son génie ». Egon Schiele de Dieter Berner (sorti cet été), Rodin de Jacques Doillon (sorti en mai dernier), Pollock d’Ed Harris (2003) et, maintenant, Gauguin s’inscrivent dans cette optique.
 

La Passion Van Gogh, l’expérimentation

Bien différente est La Passion Van Gogh de Dorota Kobiela et Hugh Welchman. Les deux réalisateurs ont en effet opté pour un hommage plus original : raconter la vie de Vincent Van Gogh à travers ses peintures. Film d’animation plus que biopic classique, La Passion Van Gogh a été montée en plusieurs étapes. D’abord tourné avec des acteurs dans des décors reconstituant les toiles du maître, une équipe de peintres-animateurs est ensuite intervenue pour repeindre chaque scène du film dans le style de l’artiste. Au final, près de 65 000 peintures à l’huile ont été réalisées pour ce « premier long métrage peint à la main ». L’effet visuel est saisissant, des milliers de touches de couleur animent chaque image, mais les expressions des acteurs restent identifiables. Peu de cinéastes sont allés aussi loin dans l’expérimentation. Leur audace leur a déjà permis de rafler en 2017 le prix du public au Festival international du film d’animation d’Annecy.

Certes, certains codes du genre identifiés plus haut sont utilisés. Pour le côté star de cinéma, l’acteur Pierre Niney a prêté sa voix au personnage principal dans la version française. Quant au choix du peintre hollandais, il n’est, comme Gauguin pour Deluc, pas un hasard, Hugh Welchman avouant avoir été motivé, aussi, par une raison commerciale : « Vincent est l’un des peintres les plus célèbres du monde, le lien émotionnel entre ses œuvres et le public est très fort. Nous savions que l’audience du film serait assurée », nous a confié le réalisateur.

Ce dernier déclare par ailleurs s’être appuyé pour le scénario sur la biographie rédigée par Steven Naifeh et Gregory White Smith, parue chez Flammarion en 2013 pour la traduction française. L’ouvrage avait fait grand bruit dans le milieu des spécialistes, en relançant le débat sur les circonstances de la mort du peintre. S’agit-il d’un suicide ou d’un accident ? Cette question constitue l’intrigue du film. Là encore, les deux réalisateurs montrent qu’il est possible de faire quelque chose de nouveau et de surprendre le public avec un sujet pourtant maintes fois porté à l’écran.

Le genre cinématographique du biopic d’artiste est donc loin d’être figé, et la rencontre entre l’art et le cinéma continue de susciter des innovations. La plus belle réussite dans ce domaine restant le Rembrandt fecit 1669 de Jos Stelling, sorti en 1977 et reprogrammé récemment en salles dans une version numérique restaurée. L’éclairage du film parvient en effet à reproduire le clair-obscur des toiles de Rembrandt. L’impression d’entrer dans son œuvre est d’autant plus forte que les plans sont longs et fixes, là où les effets spéciaux prennent le relais pour d’autres films – Frida de Julie Taymor (2002) fait, par exemple, entrer Frida Kahlo incarnée par Salma Hayek dans les tableaux autobiographiques qu’elle est en train d’exécuter. Une fusion du cinéma et de la peinture qui, grâce à la technique, devrait continuer à assurer de beaux jours au genre du biopic.

 

 

"Paula", après le ciné, le DVD
Après l’exposition du Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2016, cela a été au tour du cinéma de faire redécouvrir, au printemps 2017, Paula Modersohn-Becker. Paula, le film qui sort aujourd’hui en DVD, se concentre sur la période de formation de la jeune femme au début du XXe siècle, lorsque Paula Becker fuit la colonie d’artistes de Worpswede en Allemagne et son mari le peintre Otto Modersohn (qui ne la reconnaissent pas comme faisant partie des leurs) pour étudier la peinture à Paris. Là, dans la capitale des arts où officie l’immense Rodin, elle retrouve le poète Rainer Maria Rilke (présenté, dans le film, sous des abords peu sympathiques), découvre les avant-gardes (Cézanne est pour elle une révélation) et sa sexualité… Classé dans la catégorie des biopics, le film du réalisateur allemand Christian Schwochow est un modèle du genre : l’attention y est peu portée sur la peinture expressionniste de Paula Modersohn-Becker, que l’on devine plus que l’on voit. L’environnement artistique parisien et ses débats esthétiques sont tout autant évacués – il faut ainsi ouvrir l’œil pour apercevoir furtivement les jambes des deux femmes du Sommeil de Courbet… – au profit de la personnalité de Paula. Car le véritable sujet du film est l’émancipation d’une jeune femme rebelle éprise d’indépendance et de liberté, dans un scénario magnifiquement porté par l’actrice Carla Juri et par une qualité d’image exceptionnelle.
Fabien Simode
 
Paula,
un film de Christian Schwochow. DVD, 2 h 03, 19,99 €.

 

Gauguin, Voyage de Tahiti,

d’Édouard Deluc, sortie le 20 septembre 2017, durée : 102 min
La PassionVan Gogh,
de Dorota Kobiela et Hugh Welchman, sortie le 11 octobre 2017, durée : 88 minutes.
« Gauguin, L’alchimiste »,
du 11 octobre au 22 janvier 2018. Galeries nationales du Grand Palais, avenue du Général Eisenhower, Paris-8e. De 10 h à 20 h, jusqu’à 22 h le mercredi, vendredi et samedi. Fermé le mardi. Tarifs : 14 et 10 €. Commissaires du Musée d’Orsay : Claire Bernardi et Ophélie Ferlier-Bouat. www.grandpalais.fr

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : Duel au cinéma Gauguin Van Gogh

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