DeCarava, tout en réserve

L’œuvre d’un reporter intimiste

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2009

L’œuvre de Roy DeCarava est injustement méconnue en France alors qu’après avoir été présentée au prestigieux Musée d’art moderne de New York (MoMA) au printemps, elle le sera dans huit autres musées américains jusqu’en 1999. Les Français peuvent se consoler avec la publication du catalogue de cette rétrospective, deux cents images recouvrant un demi-siècle de carrière. Une œuvre entière sur la même fibre : réserve, douceur, humanisme.

Deux autoportraits détonnent dans cette rétrospective. L’un est très sombre, le second très flou, alors que les autres tirages déclinent souvent toutes les gammes de gris avec précision. Roy DeCarava, né en 1919, apparaît craintif ou ne se montre pas. Seul son regard ou son appareil photographique animent l’image.

Ces autoportraits révèlent toute la délicatesse d’un artiste qui ne veut s’imposer ni auprès des sujets qu’il photographie ni par des effets de cadrage ou de mise en scène.

Après avoir appris la peinture et s’être passionné pour la sérigraphie,  Roy DeCarava s’est consacré à partir de 1942 en autodidacte à la photographie. Contrairement à Diane Arbus, qui aimait aller à la rencontre d’inconnus ou de marginaux, lui porte son regard vers ses semblables. Le reportage qui le fera connaître et pour lequel il a été, en 1952, le premier lauréat noir américain à recevoir une bourse du Guggenheim, visait la communauté de Harlem. Il en publiera un livre en 1955, The Sweet Flypaper of Life, qui aura un vif succès. DeCarava ne voulait pas faire œuvre documentaire ou sociologique, mais atteindre "une expression créative" lui permettant de rendre compte de "la force, la sagesse, la dignité des Noirs". "Seul un Noir peut interpréter et comprendre les Noirs", écrivait-il en manifeste.

Patiente contemplation
Il n’a pu faire ses études au lycée principal réservé aux Blancs, mais à l’annexe ; il a vécu l’armée comme un cauchemar : bien qu’il ait souffert du racisme, ses images sur la conquête des droits civiques ne sont jamais agressives ou em­preintes de rancœur. Le visage d’un homme âgé, serein, confiant, est inscrit dans une grille, une jeune-femme est parfaitement calme, sûre d’elle : seules les légendes indiquent qu’il s’agit d’un détenu, le militant Langston Hughes (1954), ou d’une manifestante défilant lors d’une "marche pour la liberté" à Washington (1963). Rarement un photographe a porté un regard aussi tendre sur ses contemporains. S’il se glisse dans un bal populaire, l’étreinte des couples l’attire plus que le mouvement des corps ou la joie de vivre. Il n’a ni la vision ironique d’un William Klein, ni celle désabusée d’un Robert Frank. Il cite, en revan­che, comme référence Henri Cartier-Bresson pour la composition et le sens de l’instant décisif. Mais DeCarava s’intéresse davantage à une beauté humaine éternelle, ses images ont la faculté rare de marier psychologie et esthétisme.

Ce parti pris humaniste pourrait faire craindre le pire. Mais la subtilité de l’artiste l’amène à ne jamais forcer le trait. Il obtient recueillement et intériorité. Poète de la lumière, il offre des tirages aux sels d’argent sublimes par le velouté des gris, le modelé des noirs. Le temps semble suspendu, la vie arrêtée. "Au cœur des photographies de DeCarava repose une esthétique de la contemplation patiente", relève le directeur du département de photographie du MoMA, Peter Galassi, dans l’introduction.

Si le reporter a approché les Noirs dans leur quotidien, le portraitiste a immortalisé des musiciens de jazz, totalement absorbés par leur musique ou posant devant son objectif. Le portrait de Billie Holiday (1952) séduit par un jeu de lumières clignotant dans la pénombre. La chanteuse se tient sagement, comme une collégienne, les mains dans le dos, tandis que le brillant d’un bijou et celui des boutons de sa jupe font écho aux lumières en arrière-plan.

L’ouvrage sert fidèlement l’œuvre par la qualité de l’impression, une maquette simple et une juxtaposition valorisante des images. Il apporte nombre d’informations sur l’auteur, qui réalise souvent des dessins préparatoires à ses photographies et qui, jusqu’en 1958, gagnait sa vie comme illustrateur dans une agence de publicité. Signe de la diversité de ses préoccupations, Roy DeCarava a même ouvert une galerie avec sa femme, en 1955 à Manhattan, la deuxième à New York vouée à la photographie, à une époque où celle-ci n’était pas reconnue par les musées. L’expérience ne dura que deux ans… Heureusement, l’œuvre de l’artiste perdure par sa cohérence.

Roy DeCarava, A Retrospective. Textes de Peter Galassi, Sherry Turner DeCarava, éditions MoMA, diffusé par Interart, 280 p., 194 ill., 360 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°31 du 1 décembre 1996, avec le titre suivant : DeCarava, tout en réserve

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