Chronique

De quel « art » parlons-nous ?

Penser l’art en sociologue ou en anthropologue.

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2009

On n’a pas fini de tenter de faire le tour de l’art, de le considérer tantôt d’en haut, tantôt d’en bas, de l’englober ou d’y entrer pour mieux le comprendre. Des gros morceaux sont arrivés sur les tables des libraires récemment: les deux premiers ouvrages revendiquent une approche sociologique, le troisième un point de vue anthropologique. Leur lecture concerne non seulement le théoricien, mais plus encore le spectateur, l’amateur.

« L’incertain »
Pierre-Michel Menger poursuit une recherche dont l’objet fait titre: le travail créateur. Il travaille non pas l’art comme production symbolique, mais les processus de production de ceux qui prétendent s’y inscrire. Son champ est extensif et déborde largement celui des arts et artistes visuels, pour s’intéresser aux figures de l’acteur voire de la «star» ou du musicien comme composantes des représentations attachées à l’artiste. Mais dans cet ouvrage qui rend compte de nombreuses études de terrain, Menger tend à théoriser ses recherches, et du coup, à se situer plus près des modèles dont le sculpteur ou le peintre sont des figures emblématiques (Michel-Ange et Rodin en paradigmes «classiques»). Il contribue ainsi à une réflexion très large sur les évolutions contemporaines de la notion de travail, en prenant en compte les champs flottants de l’utilité indirecte et de l’«incertain» du «travail créateur». On croisera donc Marx, Émile Durkheim, André Gorz, mais aussi nombre de théoriciens de l’art, d’Aristote à Gérard Genette, dans ce travail considérable de lecture des conceptions souvent implicites du travail artistique qui se logent au creux des théories artistiques. Ces dernières portent des modèles de tradition profonde: en particulier celui que Menger nomme le «modèle expressiviste de la praxis», qui voit dans le travail créateur une condition de réalisation de soi. Son chapitre final (« Art, politique et action publique ») constitue une analyse très fine des apories de toute politique publique de l’art, sans verser dans l’opinion.

Nathalie Heinich poursuit de son côté le travail d’analyse qu’on lui connaît, à partir du «terrain». Ce nouveau volume réunit des textes sur les médiations nécessaires à l’existence publique des œuvres et produites par les intermédiaires, gens d’institution et «opérateurs verbaux». La méthode pragmatique est annoncée, et toutes les précautions affichées en préambule à une démarche « non normative ». Pourtant, l’intention explicite d’«intervention dans le fonctionnement de l’art contemporain » (p.26) n’est pas facile à accorder avec la stricte « visée analytico-descriptive » revendiquée dans la même page. En termes de vocabulaire et de description, des éléments sont sans doute à retenir dans ces pages qui touchent à la décision et à l’expertise dans le champ intermédiaire de la «médiation», pour peu qu’ils ne soient instrumentalisés en vue de forger du discrédit. L’utilisation du rapport d’observation du déroulement d’une commission d’acquisition de FRAC [Fonds régional d’art contemporain] illustre cette ambivalence. Le travail d’analyse des contenus verbaux et la tentative de classification des arguments est nécessaire, mais difficile à partir de ces seuls énoncés partiels. Les extraits choisis au cours d’une séance de travail paraissent contenir en effet plein d’implicites et de sous-entendus, qui rendent la connivence plus sensible que la compétence. Mais l’effet de loupe amplifie l’«autarcie» et l’inanité, et rend peu compte de l’activité des commissionnaires ni des conditions finalement très informelles de leur exercice, qui mériterait assurément d’être interrogées. Au demeurant, on attendra des parutions à venir qu’elles confirment que l’objet construit par l’auteure en introduction, telle la «médiation», parvient à passer effectivement d’une «pensée substantialiste à une pensée relationnelle», un passage qu’elle n’a pas encore assuré.

L’esprit des sociétés
Certaines des questions des sociologues, dans le vis-à-vis que ces chercheurs construisent et déconstruisent (art vs social), trouveront à se nourrir d’un monument théorique qui contribue à une prise de distance à l’égard de la pensée substantialiste, précisément. Ce renouvellement vient d’un autre champ, l’anthropologie, et d’une autre tradition culturelle, la Grande-Bretagne, avec la traduction française, sous le titre L’Art et ses agents, de Art and Agency d’Alfred Gell (1998). Il s’agit bien d’une nouvelle théorie de l’art, mais qui contourne l’esthétique en penchant plus vers la « pensée relationnelle » systémique telle que l’anthropologue peut y prétendre. En réfléchissant  tout autant sur des objets identifiés de l’art occidental que sur des pratiques issues d’autres contextes culturels (les arts premiers, comme on dit parfois), Gell interroge cette vieille catégorie de la philosophie esthétique qu’est l’intentionnalité, mais en s’intéressant plus à son effet qu’à sa source, plus au spectateur qu’à l’artiste ou à l’œuvre. Son préfacier, Maurice Bloch, note que l’ambition de l’auteur est «de déplacer le socle épistémologique de l’étude de l’art» en cherchant à le dégager des relations aux savoirs partagés, à l’esprit commun des sociétés et au langage. Voilà en tout cas une théorie cognitive qui n’a pas peur de se formuler au travers et en vis-à-vis d’images et d’œuvres.

Pierre-Michel Menger, Le travail créateur. s’accomplir dans l’incertain, 2009, coéd. École des hautes études en sciences sociales/Gallimard/Le Seuil, 672p., 29euros, ISBN 978-2-02-098682-3.

Nathalie Heinich, Faire voir, l’art à l’épreuve de ses médiations, 2009, , éditions Les impressions nouvelles, Bruxelles, collection «Réflexions faites», 224p., 18euros, ISBN 978-2-87449-069-9.

Alfred Gell, L’art et ses agents. Une théorie anthropologique, introduction de Maurice Bloch, traduction Olivier Renaut et Sophie Renaut, 2009, éd. Les presses du réel, Dijon, collection «domaine Fabula» (Bruxelles), 356p., 26euros, ISBN 978-2-84066-252-5.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : De quel « art » parlons-nous ?

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