Construire autrement

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 15 février 2011 - 663 mots

Deux ouvrages mettent en avant les principes et savoir-faire traditionnels pour l’un, et l’architecture à coût réduit pour l’autre.

Sur la scène globalisée actuelle, l’« architecture spectacle » a indubitablement le vent en poupe. Existe-t-il une alternative à ce modèle dominant ? Oui, à lire deux ouvrages parus en fin d’année dernière, aux éditions Actes Sud, et intitulés respectivement Learning from Vernacular. Pour une nouvelle architecture vernaculaire et Architecture Low Cost Low Tech. Inventions et stratégies. Le premier a été écrit par Pierre Frey, docteur en sciences techniques de l’école polytechnique fédérale de Lausanne où il est professeur à la faculté de l’environnement naturel, architectural et construit. Celui-ci dresse un état des lieux de l’architecture dite vernaculaire (de vernaculus, indigène, domestique), autrement dit propre à chaque pays, voire région, et construite avec des méthodes et des matériaux locaux. 

« Élasticité »
Sa démonstration s’opère en deux temps, par le biais de plans, maquettes et photographies. Dans un premier volet, Pierre Frey ausculte une quinzaine d’exemples traditionnels, de la Chine au Maroc, de l’Afghanistan au Mali, de la Corée du Sud à l’Italie. « Le domaine des pratiques vernaculaires offre un stock merveilleux de dispositifs ingénieux témoignant des effets spectaculaires que peuvent produire des techniques extrêmement économes en matériaux et en énergie », souligne l’auteur. Ces « techniques » s’appliquent aussi bien à l’échelle macro – des portions de territoires, à l’origine inhospitalières, rendues « habitables » – qu’à l’échelle micro, les bâtiments eux-mêmes, lesquels peuvent faire face à des températures extrêmes ou offrir une grande résistance antisismique, à l’instar des fameuses Shacking Towers de Yazd, en Iran, dont l’étonnante « élasticité » est obtenue grâce à l’insertion, dans les murs en briques de terre cuite, de multiples pièces de bois qui font office d’« amortisseurs ». 

Projets emblématiques
Dans un second temps, Pierre Frey présente quatre projets emblématiques d’agences d’architecture actuelles « qui mettent au centre de leurs préoccupations des considérations sociales et environnementales » et montrent, en outre, comment certains principes et savoir-faire traditionnels peuvent être, aujourd’hui encore, mis à profit. « Dans le monde global du XXIe siècle, estime Frey, sont vernaculaires toutes les démarches qui tendent à agencer de manière optimale les ressources et les matériaux disponibles en abondance, gratuitement ou à très bas prix, y compris la plus importante d’entre elles : la force de travail ». Dont acte. En témoignent des réalisations de Carin Smuts (Afrique du Sud), Simón Vélez (États-Unis), Bijoy Jain/Studio Mumbai (Inde) et Hollmén/Reuter/Sandman (Finlande). Un dernier et néanmoins utile chapitre évoque trois manières d’enseigner cette « nouvelle architecture vernaculaire », dont celle de Rural Studio, célèbre atelier « hors les murs » fondé en 1993 à l’école d’architecture de l’université d’Auburn, en Alabama (États-Unis).
Des biographies complètes de tous ces acteurs actuels auraient été les bienvenues ! Dans un registre proche, le second ouvrage, Architecture Low Cost Low Tech. Inventions et Stratégies, lui, montre que l’architecture à coût réduit est un terrain d’expérimentation très prisé des jeunes maîtres d’œuvre, que ce soit par nécessité ou par défi. Il est l’œuvre d’Alessandro Rocca, architecte et professeur au Politecnico de Milan où il est le coordinateur scientifique du groupe de recherche Architecture, infrastructure, paysage. Ce dernier, qui a fait sienne la maxime transalpine « la nécessité aiguise l’ingéniosité », décortique une vingtaine de projets à travers des photographies, des esquisses et même le… coût de construction. Sont ainsi mises en lumière l’ingéniosité et l’audace des maîtres d’œuvre, comme l’illustrent l’observatoire Kielder de Charles Barclay dans le Northumberland (Angleterre), la maison de thé de David Maštálka (A1 Architects) à Prague (République tchèque), ou cette série de logements sociaux : Adamo-Faiden à Buenos Aires (Argentine), Lacaton & Vassal à Mulhouse (France), Alejandro Aravena à Iquique (Chili)… Ces deux livres sont, somme toute, deux manières de construire autrement, à fortiori bienvenus en ces temps bousculés de crise économique mondiale. 

PIERRE FREY,

learning from vernacular. pour une nouvelle architecture vernaculaire, éd. Actes Sud, 2010, 176 p., 36 euros, ISBN 978-2-7427-9388-4

ALESSANDRO ROCCA,

architecture low cost low tech. inventions et stratégies, éd. Actes Sud, 2010, 208 p., 29 euros, ISBN 978-2-7427-9325-9

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°341 du 18 février 2011, avec le titre suivant : Construire autrement

Tous les articles dans Médias

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque