Livre

Entre-nerfs

Charles et Marie-Laure de Noailles mécènes du XXe siècle

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 21 mai 2019 - 758 mots

Paru chez Bernard Chauveau Édition, un livre splendide explore la singularité, l’étendue et l’intensité du mécénat des Noailles au siècle dernier. Entre bals masqués et avant-gardes, à la recherche d’un temps perdu.

L’histoire du goût est une discipline à part entière qui féconde depuis plusieurs années l’histoire de l’art. Galeristes, marchands, mécènes et collectionneurs font désormais l’objet de publications roboratives qui rappellent combien les artistes doivent être portés, voire supportés, et combien les œuvres doivent leur existence à l’opiniâtreté de quelques-uns, et souvent de quelques-unes. Sans Denise René, sans Gertrude Stein, sans Louisine Havemeyer, sans Peggy Guggenheim, la face de l’art n’eût-elle pas été profondément changée ?

Marie-Laure de Noailles (1902-1970) est assurément l’une des plus grandes vestales de l’art qui, avec son époux Charles (1891-1981), encouragea la scène artistique la plus audacieuse depuis une édénique villa, construite de 1923 à 1925 par Robert Mallet-Stevens sur les hauteurs de Hyères, face au bleu de la mer et aux possibles. Exploitant des archives multiples, conviant d’éloquentes photographies, signant des essais vibrants, Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare exhument à quatre mains une histoire foisonnante, longtemps émaillée par les zones d’ombre et les piètres rumeurs. Faisant le point, ajustant la focale, cette publication opportune permet de dissiper le flou et d’y voir enfin clair.

Sobriété

De grand format (24 x 30 cm), cet ouvrage relié se distingue par la sobriété de sa jolie couverture texturée, indifférente au bavardage ou au bariolage. De couleur terre cuite, elle accueille en première un portrait photographique du couple Noailles, issu d’un Photomaton réalisé à Barcelone en 1929, qu’encadrent le titre de la publication et la mention des auteurs. Ni plus ni moins.

Pas de note d’intention en quatrième de couverture, pas de pirouette optique inutile, pas de détail de tableau ou de sculpture : il faut ouvrir le livre et tourner les pages pour comprendre la nature – ébouriffante – du projet. Renonçant à une séduction de surface, à l’ensorcellement du derme, l’éditeur oblige à fouiller les entrailles textuelles et, mieux, à lire vraiment. Voilà qui est audacieux, à l’heure de la sursollicitation rétinienne…

Les 336 pages, imprimées en Lituanie sur un papier dont l’épaisseur le dispute à la douceur du grain, doivent leur élégance à l’irréprochable graphisme imaginé par Twice Studio, lequel permet à cette somme éminemment profuse de n’être jamais chaotique. La prodigalité contrevient trop souvent à la clarté ; ici, il n’en est rien.

Prisme

Après une préface de Jean-Pierre Blanc, directeur de la Villa Noailles, les deux auteurs reviennent, dans leur présentation programmatique, sur l’historiographie réservée au mécénat des Noailles, qui se caractérise par une inflation depuis l’article fondateur de Philippe Julian, paru en 1964 dans Connaissance des arts.

Cette somme, qui ambitionne de regrouper des études éparses et de reconstituer un puzzle éparpillé, est conçue en dix chapitres comme autant de facettes thématiques. Ce prisme intellectuel, qui renonce à un déploiement chronologique, rend justice à la richesse kaléidoscopique de ce sujet, ainsi que le trahit le titre des chapitres – convoquant respectivement la littérature (« Au bal avec Marcel Proust, généalogies »), l’architecture « Une petite maison intéressante à construire »), le septième art (« Hors-cadres, cinéma ») ou la musique (« Collectionneurs d’échos »).

Cette partition symphonique est ponctuée de plusieurs « intermèdes », comme autant de parenthèses enchantées dans le déploiement du livre, ainsi celles consacrées au court séjour d’André Gide à Hyères en 1930 ou au plébiscite de l’amusement dans cette villa des délices et des caprices, dont on ne compte plus les soirées déguisées, les pantalonnades mémorables ou les songeries scénographiques.

Joie

Reproduite in extenso, la liste des invités à la séance de la première de L’Âge d’or résume à elle seule le pouvoir magnétique de ces mécènes : en 1930, Tristan Tzara, Jean Cocteau, Serge Lifar, Paul Valéry, André Malraux, Georges Braque, Paul Éluard, Marcel Duchamp ou Le Corbusier assistent ensemble et médusés à cette scandaleuse commande des Noailles passée à Luis Buñuel.

Affûtés, ornés de nombreuses images, les essais donnent à voir la libéralité d’un couple libre, d’un couple qui réprouva l’orthodoxie et l’ennui, qui soutint le cubisme et le surréalisme, qui transforma une villa moderne en machine à fantasmes et en écrin à rêves.

Ce faisant, cet ouvrage magistral dessine en creux le portrait d’un vicomte et de son insaisissable épouse, dont les plus grands – Pablo Picasso, Man Ray, Alberto Giacometti ou Max Ernst – s’évertuèrent à fixer les traits d’autant plus labiles qu’ils furent façonnés par l’intensité, l’audace, l’éclat, l’ardeur, le rire et la joie, cette incommensurable joie qui n’a rien à voir avec le bonheur mais avec la vitalité pure.

Alexandre Mare, Stéphane Boudin-Lestienne,
Charles et Marie-Laure de Noailles. Mécènes du XXe siècle,
Bernard Chauveau Édition, 336 pages, 52 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°724 du 1 juin 2019, avec le titre suivant : Charles et Marie-Laure de Noailles Mécènes du XXe siècle

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