Dimanche 16 décembre 2018

XIXe

Ce que Monet doit au Havre

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2016 - 737 mots

Les lumières du Havre, où le peintre a passé une jeunesse jusqu’ici jamais vraiment explorée, ont marqué véritablement le pinceau de l’impressionniste.

Plus que pour d’autres artistes, l’étude de l’environnement géographique et culturel des impressionnistes est importante. Peintres du paysage pour la plupart, de la vie quotidienne et de la modernité, ils puisaient autour d’eux leur inspiration. Ainsi, pour parfaire sa carrière, Claude Monet (1840-1926) n’hésita-t-il pas à créer à Giverny un monde qu’il pourrait retranscrire sur la toile.
Jeune homme, c’est au Havre qu’il trouva cet environnement. De la ville découverte en 1845, lorsque son père y installa sa famille pour travailler avec son beau-frère, Jacques Lecadre, qui y menait des affaires florissantes, jusqu’à Impression, soleil levant – la vue de ce même port qui marque les débuts officiels de l’impressionnisme, en 1874 – Le Havre est le lieu fondateur de sa carrière. Monet au Havre, les années décisives réunit les contributions de divers historiens de l’art sous la direction de Géraldine Lefebvre, et analyse ce que le peintre devait à ce port d’attache : non seulement lieu d’inspiration, il fut aussi important pour les amitiés qu’il y noua et les découvertes artistiques qu’il y fit.
Richement illustré de toiles, œuvres sur papier, photographies et documents anciens, le livre est divisé en neuf chapitres suivis chacun, sauf pour le dernier, d’un focus sur un sujet connexe. Tous s’en tiennent à la jeunesse havraise du peintre, excepté l’avant-dernier, intitulé « Monet et ses premiers amateurs (1864-1874) », suivi d’un focus sur l’identification du collectionneur de Monet connu sous le nom de « comte C ». Géraldine Lefebvre y détaille comment elle a pu arriver au nom de Raynald de Choiseul, collectionneur important – mais restant en grande partie à étudier – lié notamment à Courbet. Tout aussi passionnant pour ceux qui s’intéressent au travail d’expertise en histoire de l’art, le dernier chapitre, « Monet au XXIe siècle, de nouveaux outils d’analyse », écrit par Donald W. Olson et Edwin L. Piner, respectivement astrophysicien et physicien, est consacré à la datation et à la détermination du lieu d’exécution du tableau Port du Havre, effet de nuit (1872). En amont dans le livre, dans un focus sur Impression, soleil levant, Géraldine Lefebvre montre également comment, en collaboration avec Donald W. Olson, elle a pu proposer pour la réalisation de ce tableau la date du 13 novembre 1872 à 7h35.

Une fidélité réciproque

Mais c’est sur l’année 1910 que s’ouvre l’ouvrage, quand Monet fit don à la ville du Havre de trois peintures, marquant par là sa gratitude pour le soutien qu’a toujours apporté ce port à la vie artistique. Et, en effet, les amateurs ne manquaient pas : ceux qui lui achetaient ses dessins (en 1858, le jeune homme était considéré comme le premier caricaturiste de la ville) ; ceux qui, à l’instar des Gaudibert, lui passèrent ses premières commandes et les touristes qui faisaient vivre Boudin, dont Monet pu dire dans sa vieillesse : « Si je suis devenu peintre, c’est à Eugène Boudin que je le dois. » La beauté du lieu et le vivier d’acheteurs entretenaient une sorte de bain artistique, attirant les peintres tel Jongkind que Monet rencontra en 1862. Tout ce mouvement est largement étudié dans le chapitre « Monet et les maîtres » de Frances Fowle qui, dans un focus consacré à Pointe de la Hève à marée basse (1865), étudie les leçons prises auprès de Jongkind et Daubigny.

Dans un autre chapitre, Géraldine Lefebvre s’attache à la source d’inspiration que fut la photographie, dont les Havrais étaient friands – le premier atelier de daguerréotypie y fut installé en 1841. L’influence précoce que la nouvelle technique dut avoir sur l’iconographie et les cadrages de Monet a sans doute été trop négligée jusqu’ici. Enfin, Ségolène Le Men s’interroge sur la possibilité qu’a eue Monet de connaître l’estampe japonaise dès sa jeunesse havraise. Elle analyse le trafic de ce grand port avec l’Extrême-Orient et la familiarité que pouvaient avoir les armateurs et les acheteurs de souvenirs exotiques bon marché avec cette esthétique.

Ainsi, ce voyage dans la ville qui a vu se former Monet justifie parfaitement son sous-titre, Les années décisives. En fin d’ouvrage, une annexe, croisant une chronologie de la vie havraise avec celle de Monet, dresse le portrait d’une ville d’autant plus attachante qu’elle a disparu sous les bombardements, moins de vingt ans après la mort de Claude Monet survenue le 5 décembre 1926.

MONET AU HAVRE, LES ANNÉES DÉCISIVES

Sous la direction de Géraldine Lefebvre, avec Joseph Baillio, Anne Distel, Frances Fowle, Ségolène Le Men, Marianne Mathieu, Donald W. Oslon et Edwin L. Piner, éd. Hazan, 288 p., 45 €

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : Ce que Monet doit au Havre

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