Van Gogh : Schuffenecker m’a tuer

Où il est encore question du Jardin à Auvers...

Le Journal des Arts

Le 17 mars 2000 - 1042 mots

Adjugé 55 millions de francs au banquier Jean-Marc Vernes le 6 décembre 1992 à Drouot par Mes Binoche et Godeau, le Jardin à Auvers de Van Gogh se retrouve une nouvelle fois au centre d’une procédure. Au terme d’une âpre bataille juridique, l’État avait en effet été contraint de verser 145 millions de francs d’indemnisation à son précédent propriétaire, le collectionneur Jacques Walter, à la suite du classement de l’œuvre comme monument historique. Cette fois, c’est l’ampleur du débat médiatique relatif à l’authenticité et à l’origine de la toile, lancé par le journaliste du Figaro Jean-Marie Tasset, qui a conduit les héritiers de Jean-Marc Vernes à demander l’annulation de la vente. Le jugement a été mis en délibéré au 3 mai, à moins que...

PARIS - La rumeur a-t-elle “tué” le Jardin à Auvers ? Cette question agite le monde de l’art depuis près de quatre ans déjà. Depuis le 10 juillet 1996 exactement, après la publication par le Canard enchaîné d’un court article dans lequel il était écrit : “Des soupçons d’experts pèsent sur l’authenticité de cette œuvre et une enquête du Figaro faisant longuement état de ces doutes est gardée sous le coude par la direction du quotidien.” Relayés par la presse nationale et internationale, ces soupçons eurent tôt fait de se muer en certitudes aux yeux du marché, également influencé par la parution, en novembre 1996, du nouveau catalogue raisonné de l’œuvre de Van Gogh établi par le Dr Jan Hulsker, dans lequel la date d’exécution du Jardin à Auvers est suivie d’un point d’interrogation… difficile à interpréter. En dépit de l’objurgation de Me Tajan – “Cette histoire de faux est une connerie monumentale” –, la vente qu’il devait présider le 10 décembre 1996 allait se solder par un échec retentissant. Les enchères ne dépassèrent pas 32 millions de francs et les héritiers de Jean-Marc Vernes, décédé en avril 1996, furent contraints de “ravaler” leur bien… Deux ans plus tard, c’était au tour du marchand d’art Daniel Wildenstein d’enfoncer le clou, en déclarant au paroxysme de la polémique : “Les questions qui ont été soulevées à cet égard et leur publicité sont d’une nature telle que le tableau, quelle que soit son authenticité réelle, ne présente plus de valeur marchande.”

Forts marris de voir leur œuvre ainsi discréditée et, en outre, affligée du statut de monument historique qui en interdit l’exportation hors de France, les héritiers Vernes ont alors imaginé d’assigner Marc Walter, légataire universel de Jacques Walter, et les commissaires-priseurs Jean-Claude Binoche et Antoine Godeau, afin d’annuler la vente du 6 décembre 1992 et que ceux-ci soient condamnés in solidum à leur rembourser le prix de la vente. Arguant de la polémique sus-citée, Me Bernard du Granrut a donc demandé le 8 mars à la Ière section du Tribunal de grande instance de Paris de prononcer la nullité de la vente pour “erreur sur une qualité substantielle de cette œuvre”. L’ancien bâtonnier a principalement développé son argumentation autour de “la rédaction fautive du catalogue de la vente Binoche”, “qui indique comme première provenance Johanna Van Gogh alors que le catalogue raisonné qui faisait autorité à l’époque, celui de monsieur De la Faille de 1970, indiquait au contraire comme provenance Amédée Schuffenecker.”

Le “syndrome Schuffenecker”
Il faut en effet se souvenir que “depuis bientôt soixante-dix ans, les frères Schuffenecker sont périodiquement accusés d’avoir falsifié des œuvres de différents artistes”, comme l’écrivait Jill-Elyse Grossvogel dans nos colonnes au mois de juillet 1997, “mais jusqu’ici ces accusations dispersées n’ont pas permis de conclusion définitive”, précisait cette historienne de l’art qui fut la même année commissaire d’une rétrospective du peintre Claude-Émile Schuffenecker. Cette “mauvaise réputation” est sans doute à l’origine des embarras actuels de Mes Binoche et Godeau, qui ont peut-être eu le tort de faire disparaître Amédée Schuffenecker de l’historique des propriétaires successifs du tableau, sans donner d’explications. Toute cette affaire n’aurait probablement pas vu le jour si les experts de renommée internationale qui sont à l’origine de cette rectification (Ronald Pickvance et Sjraar van Heugten, dont le point de vue est partagé par Walter Feilchenfeldt et Roland Dorn) avaient simplement mentionné, dans les notices qu’ils ont écrites pour le catalogue de la vente Binoche et Godeau, les avis et documents qui les ont conduits à indiquer les premiers la femme de Theo van Gogh comme propriétaire initial du tableau, en lieu et place d’Amédée Schuffenecker. Cette volonté de “corriger une erreur de De la Faille” en donnant la fâcheuse impression d’escamoter une vérité, conjuguée au “syndrome Schuffenecker”, a produit un effet désastreux et ouvert la voie à une remise en cause de l’authenticité du Van Gogh par voie de presse, notamment par l’intermédiaire du Figaro et de son critique d’art Jean-Marie Tasset, par ailleurs poursuivis en diffamation par Me Binoche.

Politique de la chaise vide
Le récent rapport d’analyses du Laboratoire des musées de France, qui réfute les doutes concernant l’authenticité de l’œuvre, et l’étude d’Anne Distel, conservateur en chef au Musée d’Orsay, qui retient également l’origine Johanna Van Gogh-Bonger, concluant que “l’indication d’une provenance Schuffenecker apparaît totalement dénuée de fondement et, par ailleurs, il n’existe aucune preuve formelle de l’activité d’Émile Schuffenecker comme faussaire”, devraient peser d’un certain poids dans la décision du tribunal, attendue pour le 3 mai. Mais d’ici là, la famille Vernes pourrait bien saisir au bond la proposition lancée par Me Roland Rappaport au terme de sa plaidoirie : “Confiez le tableau à Me Binoche qui s’engage à le remettre en vente, si les héritiers le veulent !”. La rumeur ayant fait long feu, le Jardin à Auvers pourrait bientôt revenir sur le marché auréolé d’une nouvelle virginité… et l’État serait bien inspiré, cette fois, de se manifester et de se porter acquéreur d’une œuvre qui, on ne le répétera jamais assez, lui a déjà coûté 145 millions de francs du fait de son classement comme monument historique. Classement “qui a été consacré successivement, directement ou indirectement, par un décret ministériel, un arrêt en Conseil d’État, un arrêt de la Cour d’appel, un arrêt de la Cour de cassation et une décision de la Cour européenne des droits de l’homme”, mais n’a pas pour autant incité le Ministère public à représenter les intérêts de l’État à l’audience, comme l’a stigmatisé l’avocat de Marc Walter, Me Sauveur Vaïsse.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°101 du 17 mars 2000, avec le titre suivant : Van Gogh : Schuffenecker m’a tuer

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