Jardin à Auvers : suite…

Le Journal des Arts

Le 4 juillet 1997 - 1168 mots

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre dossier sur Van Gogh. Vous écrivez, en particulier : \"Mais Feilchenfeldt, qui conteste les informations du de La Faille au sujet du Jardin à Auvers, vient de publier la preuve documentée de la vente de la toile à Cassirer par Jo Bonger, la femme de Théo en 1908\".

Permettez moi d’apporter les rectifications suivantes : jusqu’à la vente Binoche de 1992, aucun spécialiste n’avait mis en cause l’origine du Jardin à Auvers qui figurait dans le catalogue raisonné de J.B. de La Faille, à savoir : Amédée Schuf­fenecker, frère de Claude-Émile, le peintre. Cette provenance faisait donc seule autorité à cette date. Or, dans son catalogue de vente, Me Binoche substitue à cette origine celle de Johanna Van Gogh, veuve de Théo, le frère de Vincent, et ce, sans un mot d’explication sur les raisons de cette substitution. Me Binoche a déclaré, dans un l’article du Monde daté du 27/09/96, qu’il s’agissait "sans doute d’une erreur" (?), en soutenant "avoir recopié le catalogue Flammarion consacré à Van Gogh". Alors que dans ledit catalogue Flammarion on ne trouve nulle trace d’une telle origine.

Une double numérotation
Dans le même article du Monde, les conservateurs du Musée Van Gogh ont tenté de justifier cette modification de provenance en déclarant qu’un expert allemand, Roland Dorn, avait constaté, en faisant des recherches dans les archives de la galerie Bernheim-Jeune, qu’une confusion s’était créée, à l’époque de l’achat du Jardin à Auvers par cette dernière, avec un autre tableau. À la suite de cette déclaration, Mr. Dauberville, directeur de la galerie Bernheim-Jeune, a fermement démenti avoir vu Roland Dorn, ou qui que ce soit, effectuer des recherches dans ce sens dans les archives de sa galerie. Dans un article ultérieur du Monde daté du 29/11/96, Michel Guerrin a affirmé avoir obtenu la preuve de cette nouvelle origine en compulsant, à Zurich, les archives du marchand allemand Paul Cassirer chez Walter Feilchenfeldt. Il publia dans son article des extraits des livres de comptes de Cassirer, où il apparaît que celui-ci avait acheté le 31 mars 1908 à Johanna Van Gogh trois tableaux de Van Gogh, dont un intitulé Jardin, et qu’il avait vendu le 5 avril 1909 à Bernheim-Jeune cinq Van Gogh, dont un tableau intitulé Jardin – il faut signaler que Van Gogh a peint une bonne vingtaine de "Jardins". Michel Guerrin en déduit néanmoins, sur la suggestion de W. Feilchenfeldt, qu’il s’agit bien là du même tableau. On constate cependant, à l’examen de ces documents comptables, que, contrairement à l’orthodoxie, les numéros d’achat et de vente ne sont pas identiques ; de plus, il figure à l’achat une double numérotation en surcharge, que W. Feilchenfeldt ne peut expliquer. En outre, ce dernier a indiqué à Michel Guerrin, qui souhaitait vérifier la concordance de la numérotation des livres de comptes avec celle des livres de stock sur lesquels figure habituellement la désignation détaillée des tableaux, qu’il n’avait jamais eu lesdits livres de stock en sa possession. On notera que les archives Cassirer n’avaient pas permis à W. Feilchenfeldt d’établir, lors de la rédaction de son ouvrage intitulé Cahier Vincent 2, publié en 1988, que Cassirer avait acheté le Jardin à Auvers. Dans un article publié dans Le Monde daté du 10/01/97, un chercheur italien, Antonio de Robertis, a démontré, à l’examen des documents comptables produits par Michel Guerrin, en étudiant les prix d’achat et de vente qui y figurent (les prix étant habituellement fixés au point en peinture), que le prix d’achat ne pouvait correspondre qu’à un tableau plus petit de 15 Paysage (65 x 50 cm), et non à un de 25 Paysage (81 x 60 cm), comme le Jardin à Auvers. Il faut rappeler, en outre, que ces origines ont été vérifiées à l’époque par J.B. de La Faille, du vivant des principaux propriétaires, en particulier de Johanna Van Gogh, avec laquelle il entretenait les meil­leures relations, et des frères Schuffe­necker. Il était donc un des mieux placé pour attester dans son catalogue que le Jardin à Auvers appartenait bien, à l’origine, à Amédée Schuffenecker, ce que ce dernier n’a pas contesté à la publication de ce catalogue. Il faut remarquer que Van Tilborg, conservateur en chef du Musée Van Gogh, a confirmé qu’il n’avait pas trouvé trace du Jardin à Auvers dans l’inventaire de la famille Van Gogh, ce qui contredit manifestement les soi-disantes preuves apportées par W. Feilchenfeldt. En tout état de cause, l’authenticité d’un tableau doit se prouver, en priorité, par son examen physique ; les documents attestant de sa provenance n’étant que des preuves complémentaires. Sjraar Van Heugten, conservateur du Musée Van Gogh, signataire du certificat d’authenticité publié dans le catalogue de la vente Binoche de 1992, a déclaré, dans Le Monde daté du 27/09/96 : "Nous abordons toujours une œuvre avec une certaine réserve. Dans le cas présent, il n’y avait aucun élément pouvant nous faire douter. Le style correspondait parfaitement à celui de Vincent à Auvers". Par cette étonnante déclaration, ce dernier reconnaît explicitement qu’il s’était forgé une opinion favorable avant même d’avoir vu physiquement l’œuvre, et que son préjugé reposait sur une erreur de jugement. En effet, l’ensemble des spécialistes s’accorde pourtant à reconnaître que ce tableau n’est absolument pas dans le style de la période d’Auvers, mais qu’il est, bien au contraire, totalement atypique (cf. étude publiée par l’historien Ronald Pickvance dans le catalogue de la vente Binoche).

Absent dans la correspondance
Il faut rappeler que Jacques Walter a acquis le Jardin à Auvers en 1955, alors que le Musée Van Gogh n’existait pas ; il ne fut créé qu’en 1962. Ce tableau est donc resté enfermé dans la collection Walter depuis cette date, et aucun spécialiste n’a eu l’occasion de l’examiner jusqu’en 1992, année de sa mise en vente chez Me Binoche. Or, S. Van Heugten prétend malgré tout le connaître suffisamment, avant de l’avoir vu physiquement, pour se faire une opinion favorable sur son authenticité, sans avoir besoin d’effectuer un examen approfondi. Il est à noter qu’il n’a vu ce tableau que le 15/10/92, comme il l’indique sur son certificat, alors que la vente était fixée pour le 6/12/92 ; compte tenu des impératifs de publication du catalogue et de publicité de vente, il n’aurait pas eu, s’il l’avait voulu, le temps matériel nécessaire pour faire une analyse approfondie dudit tableau et s’accorder un délai raisonnable de réflexion avant de délivrer son certificat. Il est intéressant de constater que les spécialistes qui continuent de prétendre que le Jardin à Auvers est bien de Van Gogh n’ont eu de cesse, jusqu’à présent, de détourner le débat vers l’origine du tableau. Ils admettent ainsi, implicitement, qu’ils n’ont pas d’argument sérieux à opposer à ceux qui démontrent le contraire, en se fondant sur le style (cf. étude stylistique de Benoit Landais dans Le Monde daté du 26/12/96), et, sur la correspondance de Vincent, qui ne mentionne nulle part ce tableau (cf. déclarations de Jan Hulsker dans Le Figaro du 14/01/97, à l’occasion de la publication de son nouveau catalogue raisonné).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°41 du 4 juillet 1997, avec le titre suivant : Jardin à Auvers : suite…

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