Mardi 29 septembre 2020

Dessin

Szapocznikow, seins et dessins

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2016 - 751 mots

La galerie Loevenbruck rassemble des œuvres graphiques de l’artiste polonaise, où les corps dessinent des paysages. Sa cote ne cesse de monter.

PARIS - Jusqu’à récemment, la série des « Paysage(s) humain(s) » d’Alina Szapocznikow comptait quinze dessins. Il faut dorénavant en rajouter trois que Hervé Loevenbruck a exhumés lors de la préparation de cette exposition : l’un dormait dans une collection polonaise et les deux autres étaient oubliés au fil des pages de grands carnets.

Sur les dix-huit œuvres qui composent donc aujourd’hui la série, quatorze sont ici rassemblées parmi lesquelles, outre les trois inédites précitées, cinq n’ont jamais été vues depuis 2004. Elles portent même la mention « localisation inconnue » dans le catalogue commun aux expositions de l’artiste au Wiels à Bruxelles, au Hammer Museum de Los Angeles et au MoMA de New York, présentées de septembre 2011 à janvier 2013. Cela dit, le caractère exceptionnel de cet ensemble, qui ne sera sans doute pas réuni de sitôt, vient également de la qualité même des dessins qui incarnent, cristallisent, résument la vie et l’œuvre de cette artiste. On y retrouve ce rapport au corps qui, telle une colonne vertébrale, charpente toutes ses sculptures et ses travaux sur papier. Ce corps meurtri, blessé, douloureux et malade au moment où elle réalise cette série, de 1970 à 1972, quelque temps avant de décéder en 1973, mais aussi ce corps sensuel, sexué, suggestif. Ce corps comme terrain de recherche, d’expérimentation, de réflexion sur la vie.
Et sur ce sujet, Alina Szapocznikow était bien placée, elle, qui précisément eut une drôle de vie, au-delà de la fiction. Née en 1926 en Pologne, orpheline de son père à 12 ans, puis artiste, engagée, juive, déportée avec sa mère à Auschwitz puis Bergen-Belsen, libérée, exilée à Paris en 1947, épouse de Richard Stanislawski, puis de Roman Cieslewicz, atteinte de tuberculose, filmée par Roman Polanski, remarquée par Pierre Restany, nominée par Marcel Duchamp pour le prix de la Fondation Copley, etc.

Sous le trait, le geste
On comprend ainsi mieux comment la mémoire et le présent guident un trait fragile, émotif, qui ici allonge un nu féminin sur une proéminence suggestive, là fait s’interpénétrer des corps dans des positions explicites, une tête entre des cuisses, des jambes écartées, des têtes renversées, des yeux révulsés. Qu’ils tirent vers l’abstraction ou qu’ils soient beaucoup plus figuratifs, tous ces paysages ont des versants quelquefois surréalistes et toujours organiques avec des sexes, des fesses, des ventres, des seins, des tumeurs. Toujours ce sein, qu’elle a aussi beaucoup sculpté (souvent avec tétons rehaussés de rose) et, signifiante ironie du sort, qui sera à l’origine du cancer (en 1969) dont elle mourra à 47 ans.

Compris entre 45 000 (pour les plus petits dessins en noir et blanc) et 80 000 euros (les grands en couleurs), les prix sont incontestablement très élevés, comme toujours d’ailleurs avec cette artiste (les sculptures oscillent en général entre 100 000 et 1 million d’euros). À cela au moins deux raisons : la première vient de ce que, globalement, l’œuvre complète d’Alina Szapocznikow, est en termes de taille, une petite œuvre : environ 350 sculptures et 650 dessins. La série des « Paysage(s) humain(s) », souvent considérée comme sa plus belle série et composée seulement de dix-huit dessins, a donc une cote conséquente. Ce qui est rare est cher… et d’autant plus que seule la moitié de l’exposition est à vendre, l’autre moitié relevant de prêts de collectionneurs sollicités pour l’occasion. D’autre part, depuis 2007 Alina Szapocznikow est représentée par le galeriste Hervé Loevenbruck (qui gère la succession avec le fils, Piotr Stanislawski), ainsi que par Andrea Rosen à New York. À compter de ce moment, elle réapparaît sur le marché international et n’est plus cantonnée  au marché franco-polonais. Auréolée d’une sorte de mythe, elle suscite de véritables passions et entre dans de très grandes collections, aussi bien privées que publiques, comme en témoigne sa reconnaissance par les historiens d’art et sa présence notamment au Centre Pompidou, à la Tate Modern ou au MoMA. Elle figure même actuellement dans l’exposition « Unfinished : Thoughts Left Visible » qui inaugure le nouveau bâtiment du Metropolitan Museum of Art, le Met Breuer, sur Madison Avenue, consacré à l’art moderne et contemporain. Dans la salle consacrée à la sculpture, elle est représentée par une grande installation aux côtés de Medardo Rosso, Auguste Rodin, Louise Bourgeois et Bruce Nauman… De belles références.

ALINA SZAPOCZNIKOW

Nombre d’œuvres : 15 (14 dessins et une sculpture)
Prix : entre 45 000 et 80 000 €

ALINA SZAPOCZNIKOW, PAYSAGE(S) HUMAIN(S)

Jusqu’au 28 mai, Galerie Loevenbruck, 6 rue Jacques Callot, 75006 Paris, tél. 01 53 10 85 68, www.loevenbruck.com, mardi-samedi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°456 du 29 avril 2016, avec le titre suivant : Szapocznikow, seins et dessins

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