Mardi 11 décembre 2018

Peinture

Pat Andrea, le réel entre les lignes

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 14 mars 2017 - 734 mots

Présenté par la galerie Laurent Strouk, le peintre puise dans l’ordinaire et le trivial la matière de ses toiles, faite d’étrangeté, de « nonsense » et d’effroi.

PARIS - Pat Andrea n’esquive pas la violence du monde : couleurs crues et sujets abordés de plein fouet donnent forme à la brutalité du quotidien. Celle-là même qui a toujours été au centre de ses œuvres. « J’ai récemment retrouvé un dessin que j’avais fait lorsque j’étais étudiant, dans les années 1960 : il figurait déjà une explosion », indique l’artiste (né à La Haye aux Pays-Bas en 1942, venu en France en 1977 et installé depuis 2003 à Arcueil). « J’aime casser l’unité du regard », poursuit-il. De ce point de vue, se retrouvent dans ses toiles comme dans ses papiers des télescopages incongrus, des rapprochements inattendus, des corps biscornus, à l’image de ces têtes de femmes directement posées sur leurs hanches, au niveau du nombril. Dépourvu de tronc, donc, ce qui donne une impression pour le moins particulière. Ailleurs, telle autre semble unijambiste, beaucoup ont une grosse tête et la plupart montrent leur culotte voire leur sexe. Pat Andrea sait toujours joliment entrouvrir les portes de l’érotisme. « C’est ce qui fait bouger le monde, les choses se passent autour de cette ferveur. »

Dans les poses de ces modèles il y a quelquefois un côté Balthus. Mais un Balthus grinçant et parti du côté d’Alice au pays des merveilles. Rien d’étonnant pour Pat Andrea qui a travaillé et illustré pendant presque cinq ans les Aventures d’Alice… de Lewis Carroll ainsi que De l’autre côté du miroir (publiés en 2006 sous un coffret aux éditions Diane de Selliers), sans que l’on sache si ce sont les écrits du conteur anglais qui ont renforcé l’esprit d’Andrea ou si c’est son univers qui l’a logiquement conduit vers Alice. Quoi qu’il en soit, on retrouve chez lui un goût pour le nonsense et une franche appétence à faire cohabiter des personnages qui s’affairent sans se soucier des activités de leurs voisins. Sur l’aspect parfois surréaliste que peuvent prendre ces séquences contrariées, ces rencontres disparates, ces juxtapositions de saynètes étanches les unes aux autres, Pat Andrea précise : « J’utilise simplement les éléments du monde réel déformés par le prisme de mon inconscient. » « C’est ce qui me fait voir les formes que je réalise » et ce qui, à partir d’objets domestiques, banals, du quotidien, dégage une inquiétante étrangeté et met en scène un monde déroutant. « Je n’ai pas besoin d’aller bien loin : la trivialité, l’ordinaire, l’entourage me suffisent. Beaucoup d’objets qui sont autour de nous, une table, des chaises, une fleur peuvent devenir magiques ou terribles transformés par notre regard. » La clef de l’énigme est souvent à chercher dans les détails. Dans les œuvres de Pat Andrea il faut regarder partout : aussi bien sous les tables « où il peut y avoir de curieuses surprises » que dans les airs, comme dans ce grand tableau (3 x 3,30 m) dont le titre, La Mort de Bertrand Delacroix, ne s’explicite qu’en découvrant au loin, dans un petit coin de ciel bleu, un parapentiste, hommage direct à son galeriste new-yorkais qui s’est tué en deltaplane.

Un dessinateur
Autre force de Pat Andrea, sa facilité à créer ces ambiances si caractéristiques de son travail aussi bien en peinture qu’en dessin, comme en témoigne l’accrochage composé quasiment du même nombre d’œuvres (une quinzaine) pour chaque discipline. Le passage de l’une à l’autre se fait principalement par la ligne. « La ligne est à mes yeux l’une des grandes inventions de l’homme, puisqu’elle n’existe pas dans la nature. Je suis un dessinateur, je pense, je vois, j’imagine en lignes. La ligne est l’essence même de mon travail », insiste l’artiste. La ligne génère la trame narrative, dessine et cerne les figures, et, surtout en peinture, devient l’outil idéal pour distribuer et répartir les couleurs vives, acides, intenses, en parcelle ou en territoire.

Les prix oscillent entre 5 000 euros pour les plus petits dessins et 60 000 euros pour les plus grands. Autant dire qu’ils sont très abordables pour un artiste de cet âge, bénéficiant d’une belle carrière mais dont la cote, comme celle de tous les artistes français ou installés en France de sa génération, serait multipliée par cinq s’il était américain.

PAT ANDREA

Nombre d’œuvres : 32
Prix : entre 5 000 et 60 000 €

PAT ANDREA

Jusqu’au 23 mars, galerie Laurent Strouk, 2, avenue Matignon, 75008 Paris, tél. 01 40 46 89 06, www.laurentstrouk.com, du lundi au samedi 10h30-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°475 du 17 mars 2017, avec le titre suivant : Pat Andrea, le réel entre les lignes

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