Marché de l'art

Marchands d’art tribal, un mélange de cœur et d’érudition

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 23 août 2013 - 875 mots

Au moment où le Quai Branly rend hommage à Charles Ratton, Parcours des mondes transforme Saint-Germain-des-Prés en un immense Salon mettant à l’honneur une profession en mutation.

Combien de néophytes n’osent pas pénétrer dans ces lieux parfois intimidants que sont les galeries d’art tribal ! Il est vrai qu’il y a encore peu, certains marchands affichaient une réelle suffisance, méprisant ouvertement « l’apprenti collectionneur » qui hasardait une question sur la datation d’un objet ou les conditions de son utilisation…

Les temps ont heureusement changé ! Car s’il existe toujours « l’aristocratie » de la profession qui ne vend qu’à un tout petit nombre et dédaigne communiquer sur ses pièces d’exception, une nouvelle génération de marchands se fait plus volontiers pédagogue, soucieuse de transmettre passion et érudition. Il suffit ainsi de pousser la porte de la galerie de Renaud Vanuxem au 52, rue Mazarine, pour partager la passion communicative de ce quadragénaire pour les objets qu’il sélectionne pour leur rareté et leur beauté intrinsèque. Point de hasard si sa clientèle éclectique va du collectionneur d’art contemporain pointu au jeune médecin tombé en extase devant l’une de ses installations au pouvoir « hypnotique » ! Pour cette prochaine édition du Parcours, le jeune marchand a encore choisi l’audace en confrontant des crânes reliquaires provenant d’Océanie à un ensemble de fétiches du Congo, du Cameroun et du Nigeria : soit une façon de bousculer le regard, d’explorer d’autres pistes. L’on songe immanquablement à Yves Le Fur présentant pour la première fois, côte à côte, reliquaires du monde tribal et du monde occidental dans sa mémorable exposition « La mort n’en saura rien » (1999)…

Une soif de savoir
Mais loin de se contenter d’épingler quelques pièces remarquables comme autant de « trophées » offerts à la délectation, les marchands d’arts primitifs font parfois montre d’une vertigineuse érudition et d’une passion sans égale. Installés au 14, rue Guénégaud, Judith Schoffel et son époux, Christophe de Fabry, n’hésitent pas à se lancer dans des expositions et des publications extrêmement sophistiquées. Pour preuve, le remarquable ouvrage qu’ils ont consacré en 2012 à la statuaire de la Côte d’Ivoire (Côte d’Ivoire. Premiers regards sur la sculpture 1850-1935) a été sélectionné pour la dernière édition du Filaf (le Festival international du livre d’art et du film). S’il n’a pas obtenu de prix, le jeune couple était cependant très fier de concourir à cette prestigieuse manifestation, aux côtés des plus grands éditeurs… La prochaine édition du Parcours leur offrira l’occasion de présenter une sculpture asexuée de Bornéo dépassant les deux mètres, dont la typologie et la qualité sont tout à fait extraordinaires.

Toujours fidèles à leur esprit d’exigence, les deux jeunes marchands n’ont pas hésité à pousser très loin les analyses scientifiques pour démontrer l’extrême ancienneté de la pièce (entre le XVe et le XVIIe siècle) et sa provenance exacte (le centre de l’île). « À l’heure où les œuvres exceptionnelles se font de plus en plus rares et où les prix peuvent atteindre des sommets, il est normal que les collectionneurs aient cette soif de savoir », résume pertinemment Christophe de Fabry. Judith Schoffel, de son côté, est allée à bonne école, elle dont les deux parents sont des marchands réputés pour leur « œil » (Christine Valluet et Alain Schoffel) qui lui ont inoculé ce « virus » incurable : l’amour des arts premiers… Nombreux sont d’ailleurs les galeristes à marcher dans les pas de leurs illustres aïeuls ! Albert Loeb n’est autre que le fils de Pierre Loeb, l’ami et protecteur d’Antonin Artaud, dont la célèbre galerie « Pierre » exposait la fine fleur des artistes d’avant-garde aux côtés de pièces d’Afrique ou d’Océanie. Philippe Ratton eut pour oncle Charles Ratton, marchand de l’entre-deux-guerres auquel le Musée du quai Branly rend hommage à travers une exposition aux allures d’hagiographie…

Coups de foudre
Mais bien souvent, la rencontre avec les arts premiers a pris des allures de coup de foudre, comme pour Édith et Roland Flak, deux pharmaciens initiés par la lecture d’André Breton aux arts « sauvages ». Depuis le décès de Roland, c’est Julien qui reprend le flambeau aux côtés de sa mère : si prisées des surréalistes, les poupées kachina des Indiens Hopi font toujours partie des objets de prédilection de leur galerie et séduisent une large clientèle, touchée par leur grâce enfantine et leur poésie…

Chez Stéphane Jacob, c’est un voyage initiatique en Australie en 1991 qui allait décider de sa passion pour la peinture aborigène. Un art dont il est devenu un expert incontournable et un passeur infatigable à travers des expositions et des publications d’une grande pédagogie. L’un des moments les plus magiques du Parcours fut incontestablement la rencontre qu’il organisa, en 2010, avec deux peintres aborigènes dont il suit toujours le travail : Kathleen Petyarre et Abie Loy Kemarre. On ne pouvait rêver plus belle empathie entre des artistes, leur marchand et un public manifestement sous le charme. Une émotion palpable, bien au-delà de l’érudition…

Infos pratiques

"Parcours des mondes, le Salon international des arts premiers", se tient du 10 au 15 septembre 2013, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. Y seront présentes 60 galeries, dont 29 sont françaises, 12 belges et 8 américaines. Une vingtaine d’expositions thématiques seront proposées au visiteur. www.parcours-paris.eu

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°660 du 1 septembre 2013, avec le titre suivant : Marchands d’art tribal, un mélange de cœur et d’érudition

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