Art premier

La création aborigène repensée

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 26 novembre 2013 - 695 mots

Le Musée d’Aquitaine réussi le pari de déconstruire les clichés de l’art aborigène, sur la forme comme sur le fond.

BORDEAUX - Les expositions sur l’art aborigène d’Australie se suivent, mais ne se ressemblent pas. Il y a tout juste un an, le Musée du quai Branly se penchait sur l’éclosion, à l’aube des années 1970, de l’école picturale de Papunya et ses répercussions sur la création : de Clifford Possum Tjapaltjarri à Ronnie Tjampitjinpa, tous les artistes « mythiques » étaient convoqués dans un foisonnement jubilatoire de formes et de couleurs. Présentée cet automne au Victoria and Albert Museum de Londres, l’exposition Australia a choisi, quant à elle, de juxtaposer les travaux de peintres d’origine européenne et de peintres autochtones : son propos et son accrochage nous ont semblé trop « diplomatiques », pour ne pas dire artificiels…

Au Musée d’Aquitaine, une troisième voie, infiniment plus subtile, s’offre au visiteur. Conçue par Paul Matharan et Arnaud Morvan (un jeune ethnologue qui a effectué de nombreuses recherches sur le terrain), l’exposition bordelaise s’attache à bousculer un certain nombre de stéréotypes attachés à la création aborigène, longtemps perçue comme le prototype même de l’art « primitif ». Ainsi, est-on heureux d’apprendre que les aborigènes n’étaient pas coupés du reste du monde avant l’arrivée des colons européens sur leur sol : depuis le XVIIIe siècle, ils nouaient des échanges avec des commerçants chinois et indonésiens. Loin d’être isolés les uns des autres, les groupes communiquaient de surcroît entre eux et échangeaient des répertoires de motifs, des styles picturaux. Enfin, l’histoire de l’art contemporain aborigène ne saurait se résumer à l’aventure collective de Papunya et à l’initiative de Geoffrey Bardon, aussi louable soit-elle. « Moins médiatisées, d’autres expériences ont vu ainsi le jour presque au même moment et en d’autres lieux », rappelle ainsi Arnaud Morvan qui cite, pêle-mêle, les peintures sur écorce de la Terre d’Arnhem utilisées comme supports de revendications foncières, l’émergence d’un art aborigène urbain dans les villes du Sud, ou bien encore l’école d’abstraction expressionniste de Warmun, autour de la figure charismatique de Rover Thomas…

Un art ancien et moderne
Nimbé de romantisme, un terme a durablement entravé notre perception de l’art aborigène : Dreamtime ou le « Temps du rêve ». Forgé à la fin du XIXe siècle par Baldwin Spencer et Franck Gillen, ce concept a accrédité, bien malgré lui, l’idée d’une atemporalité de l’art aborigène, au-delà même de toute possibilité d’évolution. L’intellectuelle aborigène Marcia Langton (qui enseigne à l’université de Melbourne) réfute désormais catégoriquement cette théorie : pour elle, les peintres aborigènes entretiennent un rapport dynamique au temps et aux lieux, liés aux paysages et à leurs représentations picturales. Loin de sacrifier à un temps linéaire, leurs œuvres explorent ainsi les mille et une façons de manipuler le temps et l’espace à la manière d’artistes occidentaux comme Klein, Breton ou Duchamp. On est donc bien loin d’une peinture « naïve » et « primitive », comme le laissent supposer encore bien des études consacrées à cette production… Provoquant des croisements inédits entre des pièces traditionnelles (boomerangs, propulseurs, boucliers gravés…) et leur réappropriation par des artistes de la scène contemporaine (tel le photographe Christian Thompson), l’exposition bordelaise renverse ainsi le discours, déconstruit le mythe. « On est plus ici dans la transcription d’une pensée aborigène du XXIe siècle que dans une approche ethno-passéiste », résume Arnaud Morvan. Une certitude s’impose cependant : quel que soit leur support (fresques éphémères sur sable, peintures sur le corps, l’écorce ou la roche, gravures sur bois, mais aussi toiles, photographies, vidéos, installations…), c’est le contexte et le signe qui font le sacré plus que l’œuvre elle-même. Mais que le visiteur se rassure ! Au-delà de ces considérations « savantes », l’exposition offre aussi l’opportunité rare de découvrir de très grands artistes comme John Mawurndjul qui a révolutionné la peinture sur écorce en la zébrant de hachures hypnotiques baptisées rarrk, Gordon Bennett qui tisse un savoureux dialogue avec l’art de Basquiat ou bien encore Emily Kame Kngwarreye avec ses toiles lyriques et nerveuses.

Mémoires vives, Une histoire de l’art aborigène,

jusqu’au 30 mars 2014, Musée d’Aquitaine, 20 cours Pasteur ,33000 Bordeaux, tel 05 56 01 51 00, www.musee-aquitaine-bordeaux.fr, ouvert tlj 11 h-18 h, sauf les lundis et jours fériés. Catalogue coédité par le musée d’Aquitaine et les Éditions de La Martinière, 264 pages, bilingue français/anglais, 30 €.

Légende photo

Gordon Bennett, Notes to Basquiat. in the future art will not be boring, 1999, acrylique sur toile. Courtesy Musée d’Aquitaine, Bordeaux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°402 du 29 novembre 2013, avec le titre suivant : La création aborigène repensée

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