L’Italie, un marché actif

Collectionneurs et institutions se disputent le contemporain

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 octobre 2003 - 1512 mots

“Forza Italia !”? Une fois n’est pas coutume, le slogan de Silvio Berlusconi sied au marché de l’art moderne et contemporain en Italie. Un marché qui se reconstitue sans sombrer dans la seule défense des artistes locaux. À la curiosité des collectionneurs transalpins, pendant latin des amateurs belges, s’ajoute le dynamisme croissant des institutions. Une équation des plus heureuses.

 TURIN - Le marché italien de l’art moderne et contemporain est en odeur de sainteté. En témoignent les régiments de galeries étrangères, dont quatorze françaises, qui se pressent aujourd’hui vers la foire Artissima de Turin (lire ci-contre). En attestent aussi les chiffres annoncés par les maisons de ventes locales sur ce secteur. Fondée en 1959, Finarte relève un produit de 12,4 millions d’euros dans ce domaine en 2002, une donnée qui, sans être renversante, représente néanmoins 19,25 % de son chiffre d’affaires global. À Prato, près de Florence, la maison Farsetti orchestre, depuis 1962, 4 à 5 ventes annuelles consacrées à l’art moderne et contemporain pour un chiffre d’affaires de 9 millions d’euros en 2002. “Ce chiffre a augmenté d’environ 30 % depuis 1991. Les Italiens sont très intéressés aujourd’hui par les années 1960. On vend aussi très bien les artistes toscans de la première moitié du XXe siècle, entre 500 et 20 000 euros”, constate Sonia Farsetti. De son côté, Meeting Art organise depuis 1979 à Vercelli 5 à 6 ventes annuelles pour un total de 2 millions d’euros. “La plupart des œuvres tournent autour de 10 000 euros. En plus des grands maîtres futuristes, une écurie de 7 à 8 artistes locaux produisent beaucoup d’œuvres qu’ils nous confient”, explique Samuele Mosca. Dans ce pays à l’unité somme toute récente, le régionalisme a encore de beaux restes !
Christie’s et Sotheby’s ont naturellement investi en Italie dès les années 1950. L’antenne milanaise de Sotheby’s génère chaque année entre 12 et 14 millions d’euros en art moderne et contemporain, contre 8 à 10 millions d’euros pour sa rivale Christie’s. Ces chiffres ne constituent toutefois que le sommet de l’iceberg, l’essentiel des transactions s’effectuant en galerie.
Grands défenseurs de leurs artistes nationaux, les Italiens n’en sont pas moins curieux. “À la différence des Français, ils n’ont pas besoin qu’un artiste soit confirmé pour l’acheter”, souligne Claudia Cargnel, directrice de la Cosmic Galerie à Paris, qui réalise 40 à 50 % de ses transactions avec les Italiens. Ces derniers cèdent volontiers à leurs coups de cœur, mais pas à n’importe quel prix ! “Lorsque Alberto Burri a voulu imposer des prix équivalant à ceux des artistes américains de sa génération, les Italiens n’ont pas suivi. […] ils préfèrent se rabattre pour le même prix sur autre chose, même étranger”, observe le galeriste parisien Nello Di Meo. Plus les prix de l’Arte povera grimpent, plus les enchérisseurs italiens se font rares. Si leur proportion dans les ventes d’art italien de Londres était de 50 à 55 % il y a quatre ans, elle n’est aujourd’hui que de 35 à 40 %. À quelques exceptions près. Le dernier record de 280 000 livres sterling (399 171 euros) obtenu chez Christie’s en 2002 pour Tempo, in tempo, col tempo d’Alighiero e Boetti est à mettre au compte d’un acheteur italien. De même, c’est un amateur transalpin qui a hissé jusqu’à 1,3 million d’euros un Cavaliere de Marino Marini chez Finarte en 2001. “Une vingtaine de collectionneurs italiens sont capables de dépenser jusqu’à un million de dollars. Les collectionneurs étrangers veulent ce qui est immédiatement reconnaissable d’un artiste italien. En revanche, les amateurs de la Péninsule peuvent acheter certaines œuvres atypiques d’artistes dont ils possèdent un grand ensemble. Pour Alberto Burri, un collectionneur étranger voudrait une Plastica ou un Sacco, tandis que le marché italien peut absorber une œuvre des années 1945-1950, de sa première période”, constate Claudia Dwerk, vice-présidente de Sotheby’s Milan. Idiosyncrasie méridionale, les Italiens sont réputés âpres à la négociation. “Ils sont habitués à ce que les galeries italiennes leur consentent d’office 20 % de réduction. Ce n’est que depuis quatre ou cinq ans qu’ils commencent à acheter auprès des galeries étrangères qui viennent sur les foires italiennes”, reconnaît Claudia Cargnel. Selon les galeristes du cru, les Italiens s’en tiennent souvent à un plafond de 150 000 euros, du reste important lorsqu’on invoque un modeste 30 000 euros pour les amateurs français.

Plaque tournante
Malgré les restrictions pesant sur les œuvres d’art de plus de cinquante ans, l’Italie est aussi une plaque tournante pour l’exportation. C’est que les collections y sont d’une riche diversité. Selon Claudia Dwerk, Sotheby’s Milan aiguille chaque année un volume de 20 à 25 millions d’euros d’œuvres modernes et contemporaines vers Londres ou New York. En 2001, une collection italienne anonyme constituée d’art américain des années 1970 a enregistré 5 millions de dollars (4,2 millions d’euros) chez Sotheby’s New York. Le spectaculaire Dom de Gerhard Richter, adjugé pour le prix record de 2 millions de livres (2,8 millions d’euros) en décembre 1998, provenait quant à lui de la cafétéria de Siemens à Milan. “L’Italie fournit régulièrement les grandes ventes avec des Warhol, Picasso ou Twombly”, confirme Olivier Camus, expert de Christie’s qui coordonne à Londres les ventes d’art italien. Ces dernières, organisées par Christie’s et Sotheby’s à Londres, peinent toutefois à se nourrir de marchandise proprement italienne. “Les Italiens se séparent difficilement de leurs œuvres d’Arte povera”, note Claudia Dwerk. Dans la toute première vente organisée par Sotheby’s en octobre 1999, 50 % des œuvres provenaient d’Italie. La dernière vente d’octobre n’en comptait que 30 %.
En dépit de la récession économique, la conjoncture est propice à l’achat, en particulier institutionnel. “Depuis trois ou quatre ans, le marché italien est bon, grâce à quelques institutions actives comme le Castello di Rivoli. Le nouveau musée de Rovereto est prometteur. Nous allons voir ce que fera le Musée de Prato. Les politiques d’acquisition sont encore récentes en Italie”, explique Gianfranco Benedetti, directeur de la galerie milanaise Christian Stein spécialisée dans l’Arte povera. Par ailleurs, l’amnistie fiscale offerte depuis octobre 2001 par le gouvernement de Silvio Berlusconi a convaincu de nombreuses fortunes de rapatrier les capitaux illégalement exportés moyennant une amende symbolique de 2,5 %. Cette première disposition aurait permis la “régularisation” de 59 milliards d’euros sur les quelque 360 milliards exportés illégalement. Un nouveau bouclier déployé cette année en janvier a permis l’“amnistie” de 14,7 milliards d’euros supplémentaires de janvier à juin. Une prime qui, selon certains observateurs, pourrait faire les choux gras du négoce italien.

Des collections au masculin-féminin

Foin du Risorgimento, la grande majorité des amateurs italiens reste concentrée dans le Nord, levier économique du pays. Turin peut s’enorgueillir d’une vieille tradition de collection. “C’est la ville qui compte le plus grand nombre de collectionneurs d’art contemporain. Il y en a environ une vingtaine de très haut rang qui achètent à un niveau international”?, explique Paola Rampini, directrice de la foire Artissima. La manifestation avait organisé voilà deux ans une exposition de pièces très pointues issues de dix collections privées turinoises. On pouvait voir à cette occasion un Skull de l’Atelier Van Lieshout provenant de la collection Ruben Levi, un squelette de chien tenant dans sa gueule le journal Libération par Maurizio Cattelan, issu de la collection Renata Novarese, ou encore une photo de Mona Hatoum présentée par Anna Cilluffo. Maladie souvent masculine, la collectionnite a contaminé les Turinoises. Histoire de tordre le coup au machisme ambiant et au penchant viscéral pour l’art ancien ! Turin abrite aussi des institutions très actives, comme la Fondation Patrizia Sandretto Re Rebaudengo et le Castello di Rivoli, dont la présidente des Amis n’est autre que Renata Novarese. Toujours à Turin, l’industriel Guido Bertero achète surtout de la photographie. Amateur précoce de Carl Andre et Robert Ryman, il envisage de créer une fondation à Palerme. Milan compte un grand vivier de collectionneurs, parmi lesquels Paolo Consolandi. Ce notaire nonagénaire possède une collection spectaculaire où les Klein et les Manzoni côtoient des pièces de Damien Hirst, Vanessa Beecroft et Maurizio Cattelan achetées à l’orée de leur carrière. Aux côtés du mythique Giuseppe Panza Di Biumo et de sa pléthorique collection d’art minimal, on compte un autre émule plus discret, le Romain Annibale Berlingieri. À Venise, le nom du joaillier Attile Codognato est incontournable. Ce grand bijoutier possède une importante collection de pop art mariée aux grands noms de l’art italien. Aux goûts de certains, il serait un peu trop “marchand”?, c’est-à-dire prompt à la revente. À Bologne, siège de la plus ancienne foire italienne, l’Arte Fiera, l’industriel Giulio Bargellini a inauguré en 2000 le Musée de la génération italienne comprenant des œuvres de Chirico à Burri. Il espère réunir d’autres investisseurs pour continuer à nourrir le fonds et, pourquoi pas, introduire son musée en Bourse ! L’armateur génois Augusto Cosulich achète principalement de la peinture, notamment de Sean Scully et Günther Forg. Le Sud n’est pas exempt de collectionneurs. Après avoir acheté des gouaches napolitaines, le jeune dentiste Maurizio Morra Greco s’est entiché d’art contemporain, marquant une préférence pour les grandes pièces et les installations. Il a récemment acquis un palais en centre ville pour y abriter une future fondation.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°179 du 24 octobre 2003, avec le titre suivant : L’Italie, un marché actif

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