Ventes publiques

Les dinosaures ces nouveaux trophées

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 27 janvier 2021 - 834 mots

Par caprices de stars ou d’industriels, ces animaux préhistoriques voient leur cote progresser à pas de géant sur le marché de l’art. Au point que les conservateurs de musée n’ont plus les moyens d’enchérir.

Le commissaire-priseur Alexandre Giquello prépare déjà sa prochaine vente de dinosaure, prévue pour l’automne prochain à Drouot : « Un spécimen très complet de tricératops », assure-t-il. Le 13 octobre 2020, la maison Binoche et Giquello avait déjà vendu l’un des plus grands squelettes d’allosaure connu pour 3 millions d’euros. Estimé entre 1 et 1,2 million, le spécimen a suscité la convoitise des collectionneurs du monde entier. Les enchérisseurs se sont affrontés durant vingt minutes pour savoir qui ferait main basse sur le carnivore de 10 mètres de long, qui prospérait principalement en Amérique du Nord pendant le Jurassique supérieur, il y a 150 millions d’années. C’est pourquoi Alexandre Giquello l’a surnommé « le grand-père du T-Rex » âgé, lui, de « seulement » 75 millions d’années. Ce dinosaure au crâne massif, à la poitrine en tonneau, à la lourde queue servant de contrepoids, aux dents en forme de couteaux, aux griffes antérieures tels des poignards et postérieures comme des crochets à viande, pouvait courir de 30 à 55 km/h, pour chasser ses proies. En meute, il pouvait s’attaquer au diplodocus, cet herbivore dont la maison Binoche et Giquello avait vendu un squelette en avril 2018 pour 1,4 million.

Présenté à l’hôtel Drouot dans le cadre d’une vente d’histoire naturelle, parmi des météorites, fossiles, défenses de mammouths et œufs de dinosaures, l’allosaure a fasciné les visiteurs, une semaine seulement après le retentissant record enregistré par la maison Christie’s à New York avec Stan : l’un des T. Rex les plus complets au monde avait été adjugé la bagatelle de 27,5 millions de dollars, soit 31,8 millions avec les frais, pulvérisant l’estimation de 6 à 8 millions !

30 000 heures de fouilles et de reconstitution

Stan avait été découvert en 1987 dans le Dakota du Sud par des paléontologues de l’Institut de recherche géologique des Black Hills, qui avaient passé plus de 30 000 heures à le déterrer et à le reconstituer. Mais le prix ahurissant obtenu tient beaucoup à la stratégie marketing déployée par Christie’s, qui a, pour la première fois, placé un dinosaure au sein d’une vente d’art contemporain pour attirer une autre clientèle. Car l’envolée des prix a éloigné les conservateurs des musées publics au profit de riches collectionneurs privés, entrepreneurs ou stars de cinéma comme Leonardo DiCaprio. « Les musées n’ont plus les moyens sauf à trouver des mécènes. La clientèle est désormais plutôt composée de particuliers qui ne s’y connaissent pas spécialement, mais qui apprécient le côté spectaculaire de ces squelettes », constate Alexandre Giquello.

L’expert Eric Mickeler voit néanmoins dans le résultat extraordinaire obtenu par Stan la preuve que « le marché est porteur lorsque les pièces sont saines [c’est-à-dire non reconstruites à partir d’os de spécimens divers, ndlr]. Cette enchère dépasse largement le record mondial détenu par Sotheby’s à New York en 1997, avec 8,4 millions de dollars pour Sue, un Tyrannosaurus rex complet », ajoute-t-il. Si Sue, longue de 13 mètres, trône désormais du haut de ses 4 mètres au Field Museum de Chicago, c’est grâce au soutien d’importants industriels. De même, l’Allosaure vendu au premier étage de la tour Eiffel par Aguttes plus de 2 millions en juin 2018, a pu investir l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique grâce au prêt de l’acheteur.

Des foires à Tucson et à Munich

La plupart des dinosaures que l’on trouve sur le marché de l’art proviennent de fouilles menées en Amérique du Nord, notamment dans le Wyoming ou le Dakota. « Ensuite les colosses sont vendus sur des foires spécialisées dont les principales se tiennent à Tucson aux États-Unis et à Munich en Allemagne », précise Alexandre Giquello. En France, les ventes aux enchères accueillent depuis dix ans ces géants resurgis des ténèbres. Le premier squelette de mammouth a été acheté aux enchères en 2006 pour 150 000 euros par La Cave de Montfrin, près d’Arles, à des fins de communication. En 2007, un autre squelette de mammouth a été acquis par un collectionneur d’art contemporain pour 312 000 euros chez Christie’s, qui, l’année suivante, adjugeait un tricératops 592 000 euros à un mécène américain pour le Musée of Science de Boston. La maison cédait ensuite en 2009 le squelette d’un reptile marin Ophthalmosaurus 181 000 euros à un industriel lyonnais, qui l’a prêté au Musée océanographique de Monaco. En 2010, Sotheby’s Paris vendait à son tour un allosaure complet, pour près de 1,3 million. La province n’est pas en reste : à Lyon, fin 2016, Aguttes vendait un allosaure à Kleber Rossillon qui exploite notamment la grotte Chauvet 2 en Ardèche.Si le marché semble ainsi en pleine euphorie, il n’en est pas moins très sélectif, et les pseudo-dinosaures reconstitués sont sanctionnés. Pour lutter contre ce phénomène, Eric Mickeler a d’ailleurs créé un label de qualité garantissant que tous les os proviennent bien d’un même animal, avec, à l’appui, carte ostéologique et plan de fouille.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°741 du 1 février 2021, avec le titre suivant : Les dinosaures ces nouveaux trophées

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