Les décorateurs imposent leur regard et leur goût sur le marché

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 janvier 2005

Grands ordonnateurs du goût, les décorateurs prennent du galon dans les années 1920 avant de devenir la coqueluche des médias dans les années 1980. Très présents aux États-Unis, ils se fournissent principalement chez les antiquaires, moins fréquemment en salle de ventes.

Les noms de Stéphane Boudin pour Jansen, qui réalisa la décoration de plusieurs pièces de la Maison-Blanche à l’invitation de Jackie Kennedy ou d’Henri Samuel, pourvoyeur de Marie-Hélène et Guy de Rothschild, ont dominé les années 1930 à 1960. Dans les années 1980, le duo Vincent Fourcade et Robert Denning affiche un goût opulent et tapageur. L’outrance et le baroque très « zeffirellien » seront les maîtres mots de Renzo Mongiardino, dernier des Mohicans italiens. Son travail tout en stucs et faux marbres avait toutefois tendance à étouffer les meubles de haut niveau. En France, la décoration se conjugue par un jeu d’allitérations de François-Joseph Graf à Jacques Grange en passant par Jacques Garcia.

La plupart des décorateurs préfèrent l’appellation « architecte décorateur ». « Le décorateur, ce n’est pas la dernière couche, c’est plutôt la structure. Il doit s’occuper de toutes les strates et surtout des proportions. Une bonne décoration ne se voit pas, comme une chirurgie esthétique réussie », observe le décorateur américain Juan Pablo Molyneux, dont le goût néoclassique apparaît dans de nombreux appartements de Park Avenue. Son confère parisien François-Joseph Graf, maître d’œuvre de la décoration de la Biennale des antiquaires et de la nouvelle galerie des frères Kugel (cf. L’Œil n° 561), est d’ailleurs réputé pour faire table rase des volumes existants. « Je n’aime pas les grosses tonnes de maquillage sur une peau pas jolie », déclare-t-il avec humour.

Le décorateur agit souvent en thérapeute. « On a trois clients en un : le couple, madame, et monsieur. Nous sommes au centre de l’orage, des remords, des regrets. L’épouse veut montrer qu’elle est gestionnaire, elle marchande, s’occupe des couleurs. Monsieur sera plus coulant, pour faire plaisir à madame. On peut avoir une grande influence sur un client qui a envie de jouer. Ce n’est pas un trafic d’influences, mais une influence blanche, comme la magie », remarque François-Joseph Graf. « Dans notre métier il y a 20 % de créativité, 40 % de suivi de production et 40 % de thérapie », convient le décorateur parisien Chahan Minassian. Les décorateurs même les plus rigoristes n’excluent pas une petite touche de mauvais goût.

« Mes clients ont toujours droit à leur Mickey », ironise François-Joseph Graf. Comme toute thérapie, la décoration a un prix, souvent prohibitif. Le coût représente au bas mot l’équivalent du prix d’achat d’un appartement. Les chantiers américains peuvent parfois atteindre les 100 millions de dollars. Certains antiquaires ont su vite déceler le caractère lucratif de cette profession. Didier Aaron a ainsi ouvert dès 1947 une branche décoration, confiée depuis à Jacques Grange. L’activité représente plus d’un tiers du chiffre d’affaires de la maison Aaron.

Décorateur et thérapeute
Si la profession de décorateur n’est pas toujours prise avec sérieux en Europe, le crédit est incontestable outre-Atlantique. En raison des droits de succession faramineux et du fameux DDD (dettes, décès, divorce), la société américaine est une société sans patrimoine. Dans un pays où les résidences sont temporaires et la notion de meuble de famille inexistante, ces tuteurs d’un nouveau genre s’imposent en prescripteurs de goût, ce qui agace le Vieux Continent. Mais les besoins fonctionnels et les sommes en jeu concernent d’autres échelles que les normes européennes. « La décoration aux États-Unis est une profession sérieuse et prise au sérieux. Le décorateur est un véritable acteur économique », observe Juan Pablo Molyneux. Et de rajouter : « Je fais participer mes clients. On ouvre une porte, pour ne pas dire la boîte de Pandore. Travailler avec un décorateur, c’est une possibilité, et non une fin. Le client commence à voir un monde qui est éloigné, peu tangible. Certains prétendent qu’ils vivent la vie d’un autre. On pense souvent que les Américains sont sans culture, sans personnalité, ce qui n’est pas le cas. En Europe, un collectionneur attend d’un décorateur qu’il partage ses idées. Il n’y a plus de limites. C’est rare de commencer avec quelqu’un qui ne possède rien et qui ne soit pas sûr de ce qu’il veut. »

Les Américains n’ont pas le temps de se compliquer la vie, d’autant qu’ils changent au moins cinq fois d’adresse dans leur vie. Pour des questions de coût et de logistique, le passage par un décorateur est quasi obligatoire. Le D&D building, qui fournit tissus, moquettes et autres parquets, est ouvert au public new-yorkais, mais les décorateurs y jouissent de rabais de 30 %. Les univers conçus par des décorateurs américains sont parfois tellement monolithiques qu’un seul changement pourrait faire chavirer l’édifice. De nombreux décorateurs français comme Thierry Despont et Robert Couturier, établis de longue date aux États-Unis ou encore Jacques Grange y jouissent d’une bonne fortune. Jacques Grange avoue 50 % de clients américains et 25 % de Londoniens alors que la clientèle française ne cesse de se racornir. Il a ainsi réalisé la maison de Palm Beach de Ronald Lauder et les appartements new-yorkais des banquiers Leon Black et Jeffrey Rosen. « Le coût des chantiers aux États-Unis est habituellement 50 % plus cher qu’en Europe, autour de 30 % aujourd’hui avec un dollar affaibli », rappelle-t-il. Hervé Aaron évoque des devis allant de 500 000 à 10 millions de dollars. La French touch, c’est aussi le recours aux métiers d’art. La machine américaine ayant broyé l’artisanat local, les professionnels sont de plus en plus amenés à chercher les compétences en Europe.

Vers l’achat d’objets
Les décorateurs définissent une forme visuelle immédiatement identifiable. Le nom de Peter Marino est associé à une ambiance épurée à mi-chemin entre Jean-Michel Frank et Calvin Klein. L’esprit bonbonnière froufroutante de chintz était la marque de fabrique de la décoratrice américaine Sister Parish dans les années 1970-1980. Le violet est presque l’insigne de François-Joseph Graf tandis que le style Napoléon III est devenu le fonds de commerce de Jacques Garcia. La fidélité d’un client à un décorateur ne vaut que sur le moyen terme. « Comme un couturier ou un voyant, nous sommes démodables », ironise François-Joseph Graf. La plupart des décorateurs s’accordent à penser qu’un xviiie siècle sans esprit est passé de mode tandis que les années 1970 le sont. Le côté period room auquel se raccrochent les antiquaires est à la fois une faute de goût et d’imagination. « Je crois qu’on se dirige de plus en plus vers des achats d’objets plutôt que de meubles. À l’avenir, les architectes feront des maisons où les placards, les commodes ou les lits sont intégrés, ce qui suit quelque part la mode féminine où les accessoires comptent plus que les vêtements », relève le décorateur parisien François Catroux. « La décoration, c’est comme la mode : on s’achemine vers un goût mondialisé. On ne sent pas de courant 2000-2004, mais plutôt du néo-néo » remarque avec justesse Pierre Yovanovitch, qui a notamment décoré la résidence de John Loring, directeur artistique de Tiffany, à Palm Beach. Certains développent mobilier ou objets pour mieux diffuser leur image. Jacques Grange avait lancé une ligne de mobilier revisitant les années 1930 avec la firme américaine Widdicomb, tandis que Jacques Gracia s’est associé à Baker pour l’édition de meubles revisitant le xviiie siècle.

Le goût d’un autre
Les antiquaires sont largement tributaires des décorateurs qui représentent autour de 80 % de leur clientèle. « Un décorateur touche aux États-Unis 20 % de commission auprès de la galerie. Dans certains contrats, le décorateur ne touche rien de l’antiquaire, mais perçoit 10 % de la part du client sur chaque objet acheté », explique le courtier Côme Rémy. Certains négocient un forfait ou un pourcentage auprès de leurs clients plutôt que de percevoir une dîme de la part du marchand. La lecture d’une lettre adressée par le collectionneur Henry Clay Frick à sa décoratrice Elsie de Wolf est édifiante : « Je compte vous payer 5 % sur tout objet acheté 25 000 dollars au plus, 3 % sur les objets excédant cette somme jusqu’à 50 000 dollars, et 2,5 % au-delà. » François-Joseph Graf avoue que moins de 10 % des objets achetés pour ses chantiers viennent de ventes publiques tandis que Jacques Grange avance le chiffre de 30 %. Les auctioneers sont sur les rangs pour amadouer cette clientèle. Christie’s a ainsi créé depuis quatre ans un département conçu pour les relations avec les décorateurs pour faciliter les mises en situation des objets chez les acheteurs potentiels avant la vente. Elle a même demandé le regard du décorateur Jeffrey Bilhuber pour sa première vente courante baptisée « The house sale » en février 2002 à New York.

Les gens aiment acheter le goût d’un autre comme le prouve le succès des collections des décorateurs Henri Samuel chez Christie’s en 1996 (3,5 millions d’euros), Alberto Pinto chez Sotheby’s en 1999 (6,6 millions de dollars), le marathon Tony Duquette chez Christie’s en 2001 (3,8 millions de dollars) ou encore l’éclat de Madeleine Castaing en septembre dernier chez Sotheby’s (1,7 million d’euros). « Le regard d’un autre rassure. Les gens achètent dans ces ventes un univers prémaché », observe Jacques Grange. Sotheby’s fut toutefois moins chanceuse avec la vente « By design » en mai 2002 à New York. Composée d’objets ayant appartenu à de célèbres décorateurs, l’opération semblait pourtant attractive. Le résultat fut poussif avec 46 % d’invendus sur les sept cents lots proposés et un maigre total de 2,1 millions de dollars. Les objets péchaient par leur manque de sélectivité et l’opération avait un parfum de vente montée. « Une de mes clientes qui possédait quatorze chaises en Plexiglas que j’avais éditées a voulu en vendre deux pour les valoriser, mais j’ai refusé », rappelle Chahan Minassian. Dans la même vacation, une paire d’escaliers de bibliothèques de Jean-Michel Frank, supposée appartenir à François Catroux, venait en réalité d’une autre collection. Se pose enfin la question de la responsabilité d’un décorateur. En octobre dernier lors de la vente chez Christie’s à Paris d’un intérieur XXe siècle décoré par Juan Montoya, une partie des objets étaient des faux et ont été retirés de la vente. Le rôle d’un décorateur n’est-il pas aussi de prémunir son client contre de telles déconvenues ?

Quelques adresses...

- François Catroux, 20 rue du Fg Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. 01 42 66 69 25. - Robert Couturier, 138 West Twenty-Fifth Street, New York, tél. 00 1 212 463 71 77. - Jacques Garcia, 212 rue de Rivoli, Paris Ier, tél. 01 42 97 48 70. - François-Joseph Graf, 31 quai Anatole France, Paris VIIe, tél. 01 44 42 02 22. - Jacques Grange, 118 rue du Fg Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. 01 47 42 47 34. - Christian Liaigre, 42 rue du Bac, Paris VIIe, tél. 01 53 63 33 66. - Peter Marino, 150 East Fifty-Eighth Street, New York, tél. 00 1 212 752 54 44. - Agence Yves Mikaeloff, 10 rue Royale, Paris VIIIe, tél. 01 42 61 64 42. - Chahan Minassian, 12 rue de Beaune, Paris VIIe, tél. 01 42 96 88 88. - Molyneux Studio, 4 rue Chapon, Paris IIIe, tél. 01 49 96 63 30. - Cabinet Pinto, 11 rue d’Aboukir, Paris IIe, tél. 01 40 13 00 00. - Andrée Putman, 83 avenue Denfert Rochereau, Paris XIVe, tél. 01 55 42 88 55. - Pierre Yovanovitch, 155 bd Saint-Germain, Paris VIIe, tél. 01 42 66 17 97.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°565 du 1 janvier 2005, avec le titre suivant : Les décorateurs imposent leur regard et leur goût sur le marché

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