Ventes publiques

Le présumé Caravage cédé de gré à gré

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 920 mots

TOULOUSE

Alors qu’il devait être présenté aux enchères à Toulouse le 27 juin, le tableau « Judith et Holopherne » attribué au Caravage par l’expert Éric Turquin a finalement fait l’objet d’une vente privée à un collectionneur étranger.

Toulouse. C’est un véritable coup de théâtre qui a eu lieu le mardi 25 juin. Deux jours avant sa mise à l’encan à Toulouse, la maison de ventes Marc Labarbe et le cabinet Turquin ont annoncé la vente privée du tableau estimé 100 à 150 millions d’euros à un collectionneur étranger. Point de prix ni de nom pour clause de confidentialité. « Ce sont cinq années de combat qui s’achèvent très bien, a résumé Éric Turquin. Il est vrai que pour Marc Labarbe et le cabinet, la vente publique aurait été un formidable coup de projecteur. Mais quand l’offre s’est matérialisée le 24 juin, nous avons pris la décision de la transmettre aux vendeurs. Après vingt-quatre heures de discussions, ils ont choisi de l’accepter, pour son montant mais aussi parce que l’acheteur a pris l’engagement de déposer le tableau dans un grand musée. » « Bien sûr, j’aurais souhaité donner ce coup de marteau, mais pour moi, l’essentiel, c’est que j’ai trouvé le tableau, que je l’ai valorisé et que je l’ai vendu », a ajouté le commissaire-priseur Marc Labarbe.

Ce n’est pas ce que pense un acteur du marché : « Je suis persuadé que tout était organisé d’avance, que l’œuvre avait une sorte de garantie, qu’elle était déjà pré-vendue. Comme ils n’étaient pas sûrs que la vente publique se déroule comme ils l’espéraient, ils ont préparé le terrain pour s’en sortir par le haut. » Quoi qu’il en soit, le tableau, qui va quitter le territoire sous peu, sera visible dans quelques mois après sa restauration, « dans un des dix plus beaux musées du monde », a confié l’expert. Selon le New York Times, l’acquéreur serait l’homme d’affaires américain Tom Hill (lire p. 4).

Les convaincus

Depuis que le tableau Judith tranchant la tête d’Holopherne a été révélé au public il y a plus de trois ans, les multiples rebondissements de cette découverte ont fait couler beaucoup d’encre.

Tout commence en avril 2014, quand la toile est retrouvée fortuitement dans le grenier d’une maison toulousaine. C’est la version officielle. Rapidement montrée par ses propriétaires à Marc Labarbe, celui-ci s’empresse de faire appel au cabinet Turquin (Paris), spécialisé en tableaux anciens, qui l’identifie comme l’original du Caravage réputé perdu. L’œuvre reste ensuite pendant deux années à l’abri des regards, le temps d’être soumise à l’œil des spécialistes du maître et aux conservateurs, d’être radiographiée, examinée au Centre de recherche et de restauration des Musées de France (C2RMF) et confrontée à d’autres tableaux du peintre et à des copies.

Durant ces longs mois, le débat prend de l’ampleur et la toile divise les spécialistes. Il est vrai que l’attribution d’une œuvre ancienne, qui plus est à un peintre aussi déroutant que le Caravage, n’est pas chose aisée. Pour Éric Turquin, le tableau de Toulouse – peint en 1607 lorsque l’artiste est à Naples, fuyant Rome après avoir commis un meurtre – n’est autre que l’original réputé perdu de la seconde version assez similaire de la « Judith et Holopherne » qu’il réalise vers 1600. Celle-ci, conservée au palais Barberini à Rome, est mentionnée dans le testament de 1617 de Louis Finson, grand admirateur du Caravage et copiste de ses tableaux. Plusieurs spécialistes se rangent à cet avis : Keith Christiansen (ancien conservateur au Metropolitan Museum of Art à New York), Nicola Spinosa (ancien directeur du Musée de Capodimonte à Naples), Jean-Pierre Cuzin (ancien chef du département des Peintures du Louvre) ou Rossella Vodret. Selon cette historienne de l’art, les pigments rouges utilisés sont caractéristiques des tableaux peints par le Caravage à Naples vers 1607, tout comme les toiles employées.

Les sceptiques

Du côté des sceptiques, Gianni Papi, spécialiste du maître, estime que le tableau de Toulouse n’est qu’une énième copie par Finson d’un original du Caravage qui n’a pas encore été retrouvé – l’une de ces copies se trouve à la Banca Intesa Sanpaolo à Naples. Selon lui, les dents écartées d’Holopherne, la lumière trop nette sur ses ongles, le relief excessif des plis du visage de la servante de Judith… sont « absolument étranges pour Caravaggio ». D’autres, sous couvert d’anonymat, estiment que le goitre exagéré de la servante ou la tête d’Holopherne sont trop grotesques pour avoir été peints par le Caravage. Ils s’étonnent aussi de la robe noire de Judith ou du manque d’énergie de la scène. « Certains se sont prononcés alors qu’ils n’ont aucune légitimité. Ce sont les “gilets jaunes” du marché de l’art ! », s’offusque Éric Turquin.

Jetant un doute supplémentaire sur l’attribution, l’œuvre, considérée comme trésor national en mars 2016, se voit finalement délivrer par l’État son certificat d’exportation trente mois plus tard, le 16 novembre 2018, signifiant ainsi son refus de l’acquérir. « C’est le prix corrélé au fait qu’il n’y a pas eu de consensus sur l’attribution qui a motivé cette décision », indiquait à l’époque une source proche du ministère de la Culture. « Dès 2015, le Louvre nous a fait savoir qu’il ne l’achèterait pas (faute de moyens et parce qu’il en a déjà trois). Or, le classement a eu des conséquences terribles pour nous et les vendeurs : il a fallu débourser 20 000 euros par mois pendant trente mois pour conserver le tableau. C’est un mauvais signal envoyé aux collectionneurs en France ! », s’est insurgé Éric Turquin.

Toujours est-il que l’affaire est désormais conclue. Tant pis pour ceux qui se délectaient à l’avance du spectacle des enchères.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Le présumé Caravage cédé de gré à gré

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