Les heures de gloire du livre d’artiste

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 avril 2002

Apparu vers 1910 et très présent dans l’art des années 60, le livre d’artiste connaît depuis une quinzaine d’années un nouvel essor. Objet de création artistique à part entière, il est devenu pour nombre d’artistes contemporains, de Boltanski à Hybert et de Ben à Closky, un domaine d’expérimentation et un outil de communication privilégié.

« Qu’est-ce donc qu’un livre d’artiste ? » s’interrogeait à nouveau Anne Moeglin-Delcroix dans le cadre de l’exposition « Critique et utopie » qu’elle a organisée l’an passé à Limoges et consacrée aux « livres d’artistes et autres publications d’artistes, en France, des années 60 à nos jours ». Réponse : « Un livre d’aspect ordinaire, souvent publié en édition non limitée, afin de rendre possible une diffusion élargie de l’art... Fait d’images et de mots le plus souvent, il demande à être lu autant qu’à être regardé. Parfois même, il ne contient que du texte. Ainsi participe-t-il à une tendance majeure de l’art contemporain, porté à utiliser le langage sous toutes ses formes, poétique ou philosophique, ludique ou polémique, analytique ou imaginative ». Aussi concise qu’elle soit, cette définition doit être entendue au sens le plus large d’une expression – « livre d’artiste » – dont la matérialité peut en appeler à tous les caprices de fabrication de son auteur.

Si, en tant qu’objet de création artistique à part entière, le livre d’artiste est apparu dès 1910 avec les avant-gardes russes, le genre a vraiment trouvé ses marques dans le champ de l’art contemporain au début des années 60 pour connaître depuis une quinzaine d’années un remarquable essor. De fait, il ne cesse de retenir l’attention des créateurs de tous bords qui s’en servent volontiers comme « moyen de connaissance ou de résistance... tantôt pour prendre position sur le monde tel qu’il est, tantôt pour faire des propositions sur ce qu’il devrait être », selon Anne Moeglin-Delcroix.

Publications, expositions, manifestations périodiques, sites Internet se sont d’autant plus multipliés au fil du temps que l’époque, victime du bulldozer de la banalisation, a redécouvert le goût des « collectors » et des tirages limités. La création de la Biennale des Livres d’artistes en plein cœur du Limousin, il y a une dizaine d’années, associée à une foire rassemblant une cinquantaine d’éditeurs français et étrangers, récemment suivie de l’ouverture d’un Centre des Livres d’Artistes, confirme une telle situation. De même, le soin de certaines structures éditoriales d’avoir pignon sur rue et de sortir ainsi le livre d’artiste d’un circuit resté trop longtemps fermé est évident. Par ailleurs, de nombreuses galeries cherchent à en faire valoir l’intérêt par la présentation récurrente des productions de leurs artistes en ce domaine.

Reflet de toutes les formes contemporaines de communication, le livre d’artiste s’est enrichi des propositions plastiques les plus diverses qui dépassent allègrement les conventions de l’objet livre pour s’inventer de nouvelles formes : boîtes, cahiers, buvards, affiches, tracts, autocollants, papillons, cartes postales, carnets, jeux de cartes ou de société, pliages, petits journaux, albums d’images, CD-rom, vidéos et DVD. De Boltanski à Fabrice Hybert, en passant par Ben, Cueco, Paul-Armand Gette, Didier Bay, Jean-Jacques Rullier, Yves Chaudouët, Jean-Luc Moulène, Antonio Gallego, Roberto Martinez ou Closky, pour n’en citer que quelques-uns, la liste des artistes qui ont investi ce genre de création est considérable.

A l’instar d’un art contemporain qui en appelle à l’hybride et au métissage, le livre d’artiste se détermine ainsi à l’ordre d’une diversité d’attitudes, de contenus, de procédures et de techniques sans rien perdre de la fonction d’enregistrement, de trace, voire d’écho, c’est-à-dire d’archive, qui semble bien être le propre de sa nature.

Guide pratique

- La Mecque des livres d’artistes
Le Centre des livres d’artistes est entièrement dédié à ce genre et organise également une biennale (la dernière a eu lieu en novembre 2001) où se retrouvent une quarantaine d’éditeurs français et européens de livres d’artistes, de livres de peintres et de livres illustrés. Une revue bi-annuelle, bilingue français-anglais est éditée et on trouve sur son site une liste de huit autres sites (bookstorming.com, artistsbooks.com) dédiés au livre d’artistes. Pays-paysage, Centre des livres d’artistes, 17, rue Jules-Ferrry, 87500 Saint-Yrieix-la-Perche, tél. 05 55 75 70 30 ou www.irisnet.fr/pp

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°535 du 1 avril 2002, avec le titre suivant : Les heures de gloire du livre d’artiste

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