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L’art de faire les choses en grand

Par Aurélie Romanacce · Le Journal des Arts

Le 7 juin 2017 - 1031 mots

BALE / SUISSE

Si la production ou l’installation des œuvres monumentales se révèle très coûteuse, le succès est généralement au rendez-vous, sur un plan à la fois critique, public… et commercial.

Depuis plus de quinze ans, la tendance du monumental ne se dément pas. La prestigieuse Foire de Bâle ne s’y est pas trompée en créant, dès les années 2000, une section « Unlimited » consacrée aux œuvres XXL (lire p. 35). Saluée pour son exploit artistique ou décriée pour son aspect grandiloquent, l’œuvre monumentale n’en marque pas moins les esprits et rencontre un vrai succès public. Mais comment sont financées ces œuvres king size ? Et qui a les moyens de les collectionner ?

Pour sa nouvelle édition d’« Unlimited », consacrée aux œuvres monumentales, Art Basel a décidé de frapper fort. Avec une surface de plus de 16 000 mètres carrés, la foire d’art contemporain la plus prestigieuse au monde accueille 76 projets « hors norme » dans l’idée de défier les limites des stands traditionnels. Parmi les œuvres les plus spectaculaires cette année, « la sculpture gonflable d’Otto Piene est certainement la plus grande pièce de l’exposition », estime Gianni Jetzer, commissaire d’exposition d’« Unlimited ». « Elle est suivie de près par un zeppelin de Chris Burden, dernier travail que l’artiste avait réalisé avant qu’il ne décède. » Le signe que bigger is better ? « “Unlimited” n’est pas qu’une question de taille, se défend le commissaire. Même si cela compte vraiment, c’est avant tout une complication pour n’importe quel artiste. Vous avez besoin de bonnes raisons pour vous aventurer à faire du monumental. »

Une prise de risque assumée
Le défi ne date pas d’hier puisque de nombreux artistes historiques se sont essayés au très grand format dès les années 1960. La galerie parisienne Georges-Philippe & Nathalie Vallois présente ainsi une œuvre de l’artiste suisse Peter Stämpfli, Royal, autour de 500 000 euros. Conçue pour être montrée à la Biennale de Paris de 1971, cette œuvre très rare sur le marché est composée d’un tableau de 6 mètres de haut représentant le motif, cher à l’artiste, du pneu et de sa trace au sol de 15 mètres de long réalisée au pochoir. Si cette pièce historique n’a pas entraîné de frais de production élevés, la participation à « Unlimited » et les charges relatives au transport et à la présentation de cette installation hors norme sont montées à environ 23 000 euros. Un sacrifice financier que Georges-Philippe Vallois a largement consenti. « C’est une chose que nous devons aux artistes. “Unlimited” a un impact spectaculaire par son jury très élevé et par les conservateurs et critiques du monde entier qui font le déplacement », souligne le galeriste. Sans compter que « la multiplication des fondations privées comme celle de Martin Z. Margulies à Miami ont des capacités d’acquisition d’œuvres qui vont au-delà de l’espace domestique ». Un point de vue largement partagé par la galeriste Nathalie Obadia (Paris, Bruxelles), qui expose une installation de la jeune artiste afro-américaine Mickalene Thomas. Présentée en 2016 au MoCA de Los Angeles, Do I look a lady ? se compose d’une vidéo monumentale projetée au sein d’un espace mobilier. Pour cette œuvre proposée à 285 000 dollars (255 000 €) hors taxes, Nathalie Obadia a dû s’acquitter des frais d’installation du dispositif vidéo, de son transport et de la location du stand. Des frais qui représentent entre 30 000 et 50 000 dollars qu’elle partage en coproduction avec la galerie new-yorkaise Lehmann Maupin. Là encore, la prise de risque est assumée. « Le savoir-faire de Bâle donne accès au meilleur en termes de visibilité », confie-t-elle. Mais au-delà du succès critique, si les galeries font le pari d’investir dans les œuvres XXL, c’est aussi parce que le marché de l’art est au rendez-vous. « De plus en plus de musées privés ouvrent dans le monde, en Chine, en Inde, en Russie ou même en France, et ils sont à la recherche d’œuvres de grande taille, confirme Nathalie Obadia. Or il faut bien les remplir ces musées ! », se réjouit-elle.

Une force de frappe XXL
Si le succès est critique et commercial, il est indéniablement public comme le montre la fréquentation record des expositions « Monumenta » au Grand Palais ou de la Nuit blanche à Paris. Derrière ces deux grandes manifestations se cache la société de production Eva Albarran and Co, spécialisée dans la mise en œuvre d’un projet d’art contemporain d’envergure. Un concept relativement récent, censé répondre aux besoins spécifiques générés par les commandes XXL. « Des agences comme la mienne se sont créées dans les quinze dernières années car le changement d’échelle s’est accompagné de la nécessité de professionnaliser la production d’œuvres, explique la directrice, Eva Albarran. Les artistes, les institutions et les acteurs privés ont besoin de cette interface d’accompagnement ayant une vraie connaissance du mode de fonctionnement des artistes, de la production technique et des démarches administratives nécessaires à l’aboutissement d’un projet. »

C’est justement ce savant mélange d’expertise auprès des artistes et des institutions que Jérôme de Noirmont, ancien galeriste, a choisi de faire fructifier en lançant en 2015 sa propre société de production, Noirmontartproduction. Une entreprise qu’il juge plus en adéquation avec sa volonté « d’aider les artistes à se surpasser tout en faisant accéder l’art à un plus large public ». Dernier projet en date et non des moindres, la production de Bouquet of Tulips, une sculpture monumentale réalisée par Jeff Koons en hommage aux attentats parisiens de novembre 2015. Coût de fabrication de cette œuvre de 10 mètres de haut, en bronze, acier et aluminium, représentant une main offrant un bouquet de fleurs : près de 3 millions d’euros. Un budget sur le point d’être finalisé grâce à l’entregent de l’ancien galeriste qui a su convaincre les entreprises françaises et américaines de faire des dons importants. Date de livraison prévue : novembre 2017, sur la place de Tokyo, devant le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et le Palais de Tokyo. Le choix de ce lieu prestigieux, véritable coup de projecteur pour l’artiste pop américain, a immédiatement suscité la polémique. Preuve que l’art monumental n’a pas fini de faire parler de lui…

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°481 du 9 juin 2017, avec le titre suivant : L’art de faire les choses en grand

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