Samedi 14 décembre 2019

La vidéo dans la mire du marché

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 25 août 2011 - 675 mots

Si la vidéo peine à convaincre les collectionneurs, elle prend ses marques sur le marché. Lentement mais sûrement.

En 1982, la galeriste parisienne Chantal Crousel organisait tous les premiers vendredis du mois une projection de films d’artistes au cinéma La Pagode. L’objectif ? Rapprocher le public du cinéma de celui des arts plastiques. L’idée était visionnaire mais trop précoce. 
Aujourd’hui, on ne peut guère imaginer une biennale, une exposition ni même une foire sans de la vidéo. À Barcelone, la foire Loop organisée depuis neuf ans est entièrement dédiée à ce médium. Il faut dire qu’une poignée de collectionneurs ont milité depuis une dizaine d’années pour sa reconnaissance. Certains, comme Richard et Pamela Kramlich à San Francisco ou, plus récemment, Julia Stoschek à Düsseldorf, ont même choisi de s’y consacrer presque exclusivement. 

Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ont ainsi formé un ensemble de vidéos qu’ils regardent entre amis, comme d’autres se retrouvent autour d’un match de football. Ils ont dévoilé avec brio cette collection riche d’œuvres aussi bien d’Omer Fast que de Sigalit Landau en 2006 à la Maison rouge à Paris. L’année suivante, l’exposition « Passage du temps » orchestrée au Tri postal de Lille par Caroline Bourgeois à partir de la collection de François Pinault faisait elle aussi la part belle à la vidéo. 

La vidéo est devenue tellement incontournable qu’une petite vingtaine de galeries du Marais ont organisé à deux reprises en 2010 une opération spéciale baptisée « Sunday Screening ». « La vidéo est un médium désormais à part entière. Pour une génération de trentenaires-quarantenaires, élevés avec les médias de leur temps, la vidéo est parfaitement audible », souligne Jean-Conrad Lemaître.  

« Mauvais cinéma » ou lourdeur du dispositif de projection : deux arguments des comtempteurs
Les réticences n’ont toutefois pas complètement disparu. Certains cantonnent encore ce médium au rang de « mauvais cinéma ». Or la vidéo possède précisément une souplesse qui manque au cinéma. Bien sûr, il existe des films dits d’ambiance, guère plus savoureux qu’une musique d’ascenseur. Mais la vidéo telle que l’entendent les plus grands artistes comme Bruce Nauman, Bill Viola ou Douglas Gordon requiert un effort intellectuel. Les réfractaires pointent justement la trop grande concentration que nécessitent les vidéos. Mais n’en faut-il pas autant pour regarder un tableau ancien et en décrypter les subtilités ? 

D’autres grimacent devant le dispositif nécessaire pour la projection des œuvres. Si les installations multi-écrans restent le lot des musées et de quelques collectionneurs privilégiés, la plupart des amateurs optent pour des monobandes. Les prix du matériel se sont d’ailleurs nettement démocratisés. Celui de la vidéo dépend du coût de production des œuvres, pouvant aller de 2 500 à un million d’euros.  

Le fétichisme des collectionneurs confronté à l’immatérialité du médium
L’authenticité est pour sa part assurée par la facture délivrée par les galeries, à laquelle s’ajoute un certificat de l’artiste. À côté de ces œuvres en éditions limitées, on peut aussi opter pour les vidéos en éditions illimitées proposées pour 37 euros par le Bureau des vidéos (BDV). Mais l’acquéreur ne disposera pas des droits de diffusion de l’œuvre. 
D’autres s’inquiètent de la diffusion possible des vidéos sur Internet. « La relation à l’œuvre est très différente sur Internet, remarque Jean-Conrad Lemaître. Lorsque je montre la vidéo chez moi ou dans une institution, j’ai une relation de proximité affective avec l’œuvre et les artistes et je veille à ce qu’elle soit montrée dans les meilleures conditions. »

Les questions de conservation rebutent aussi les amateurs plus classiques. Certains craignent l’obsolescence avec les changements technologiques. Bien sûr, le transfert d’un support à un autre présente un coût, mais ni plus ni moins que n’importe quelle action de restauration. Derrière ces arguments pointe surtout le fétichisme des collectionneurs. Dématérialisé, un film ne s’exhibe pas tel un trophée, ne flatte pas son propriétaire et ne lui confère pas un rang social. Surtout, il n’existe pas de second marché pour la vidéo. Les possibilités de plus-value voire de spéculation sont du coup nulles. De fait, la vidéo reste le terrain de jeu des vrais aficionados.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°638 du 1 septembre 2011, avec le titre suivant : La vidéo dans la mire du marché

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