Internet - Ventes publiques

ESTIMATIONS

La bonne santé des services d’estimation en ligne

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 6 mai 2021 - 1155 mots

Nombreux sur Internet, ces services n’ont cessé croître. Même si la majorité des objets proposés ne sont pas de grande valeur, certains réservent parfois de belles surprises.

Lê Quoc Loc (1918-1987), Paysage d’un village, 1943, paravent à six feuilles en bois laqué. Adjugé 357 500 €. © Millon & Associés
Lê Quoc Loc (1918-1987), Paysage d’un village, 1943, paravent à six feuilles en bois laqué. Adjugé 357 500 €
© Millon & Associés

Depuis une douzaine d’années, les services d’estimation en ligne ont envahi la Toile. Pour avoir une idée de la valeur d’un objet, un particulier, ou même un professionnel, remplit simplement un formulaire en ligne avec ses coordonnées, une courte description de l’objet, les dimensions et des photos. La réponse arrive dans les 48 heures en moyenne, comportant une estimation (ou une fourchette) et une proposition de vente, quand l’objet dépasse une certaine valeur.

Si le principe est simple, les sites, eux, sont nombreux et il est difficile de s’y retrouver. Certaines maisons de ventes offrent ce service directement sur leur site Internet, comme Sotheby’s, Christie’s, Millon, Tajan, Ader, Cornette de Saint Cyr, mais toutes ne le font pas, à l’instar d’Artcurial. On trouve aussi les plateformes de ventes, telles qu’Interencheres ou Drouot Digital (via Drouot Estimations). S’ajoutent des sites personnels appartenant à des experts ou des marchands et antiquaires. Enfin, il existe des sites dits « indépendants », n’étant rattachés à aucune maison de ventes en particulier, mais disposant d’un réseau d’experts et commissaires-priseurs partenaires répartis sur la France entière. Tout aussi gratuits, ces sites se rémunèrent en prenant une commission sur le prix de vente – environ 5 % –, si vente il y a. Parmi eux figurent Mr-Expert.com, créé en 2018 (anciennement Direct Estimations) et France Estimations, fondé en 2017. « Nous sommes leader dans le domaine, avec 50 % du marché », affirme Laurent Hache, directeur associé de France Estimations, qui a créé l’an passé la maison de ventes Good, venue s’ajouter à son réseau de commissaires-priseurs. À partir du 2 juin, le site deviendra aussi le fournisseur officiel d’estimation en ligne pour eBay France. Quentin Charraudeau, directeur associé chez Mr-Expert, qui a reçu 60 000 demandes d’estimation en 2020, considère que Mr-Expert « est co-leader de l’estimation en ligne pour le secteur mobilier et objets d’art en France et Belgique ». À l’international, on trouve Valuemystuff.com, filiale de Barnebys lancée en 2011 ou Mearto.com.

Déjouer les escroqueries

Depuis quelque temps déjà se joue une bataille acharnée sous-jacente dans le référencement sur les moteurs de recherche, avec l’achat de mots-clés, qui parfois brouillent les pistes. Les sites des maisons de ventes ou les sites agrégateurs de ventes qui proposent ce service sont à 100 % fiables. Ceux qui affichent clairement leur réseau d’experts ou commissaires-priseurs aussi. En revanche, il faut se méfier de ceux dont aucun nom de personne physique n’apparaît, notamment dans l’onglet « Qui sommes-nous ». « Derrière eux se cache souvent un marchand, souligne un acteur du marché, qui aura tout intérêt à donner l’estimation la moins chère possible s’il désire acheter l’objet. » S’il n’est pas indiqué, dans la réponse ou dans les CGV que « l’estimation ne vaut pas expertise », cela peut également mettre la puce à l’oreille. « Nous précisons toujours dans la réponse “sous réserve de voir l’objet et d’études complémentaires”. Parfois même, nous indiquons qu’il nous est impossible de nous prononcer et qu’il convient impérativement de voir l’objet, comme un diamant, par exemple. Le numérique a ses limites », explique Philippe Ancelin, commissaire-priseur et président de Drouot Estimations.

Beaucoup de propositions et peu de pièces de valeur

Généralement, ces sites reçoivent entre 2 000 et 15 000 demandes par mois. Mais elles concernent le plus souvent des objets de faible valeur. « Plus de 80 % des demandes traitées concernent le marché de l’occasion ou de la brocante et ne peuvent être transmises à nos commissaires-priseurs partenaires », déplore Quentin Charraudeau. Dans ce cas, certains objets peuvent être dirigés vers un autre canal de ventes : de gré à gré ou sur des plateformes telles que Le Bon coin, Catawiki… Chez Drouot Estimations qui reçoit jusqu’à 200 demandes par jour, « 20 à 25 % des lots recrutés via le formulaire atterrissent dans une vente de la maison », confie Philippe Ancelin. Il y a donc beaucoup de rogatons, d’autant plus que les estimations les plus courantes se situent entre 80 et 500 euros. « Sur les 15 000 demandes mensuelles que nous recevons, une centaine est à peu près intéressante », indique Laurent Hache.

Pour autant, ces sites sont devenus une nouvelle source de recherche d’objets. Sur les 75 000 lots que vend le groupe Millon chaque année, « environ la moitié est recrutée sur Internet, contre 5 % il y a 10 ans. Mais 100 % des lots adjugés ont été vus physiquement. Il faut toucher pour savoir. On ne peut pas faire autrement », commente Alexandre Millon, dont le service, optimisé depuis 10 ans, reçoit 1 000 à 1 500 demandes mensuelles.

Sans compter que ces services en ligne réservent parfois de belles surprises, comme le Zao Wou-Ki traité par France Estimations, vendu 19 millions d’euros chez Christie’s Hongkong ; le paravent vietnamien adjugé 357 500 euros en novembre chez Millon découvert via son formulaire [voir ill.]. Chez Sotheby’s, le lot le plus cher recruté par Internet est une aiguière Ming vendue 3,1 millions de dollars en 2018 ; chez Drouot Estimations, c’est un lampadaire Liane de Royère qui est parti à 380 000 euros, début mars.

En outre, c’est un canal qui permet de capter une nouvelle clientèle. Chez Sotheby’s, 72 % des utilisateurs visitaient cette plateforme pour la première fois l’année dernière.

Un marché arrivé à maturité ?

Depuis leur mise en place, ces services ont vu leurs demandes d’estimation croître. « De plus en plus de personnes y ont recours. Chez nous, les demandes augmentent, mais cela est aussi lié à la croissance naturelle de notre jeune société – croissance à deux chiffres chaque année », rapporte Quentin Charraudeau. Chez Christie’s, depuis la refonte de la page Web en 2019, les demandes ont augmenté de 170 %.

Et depuis la pandémie ? « L’année 2020 a été notre meilleure année sur notre plateforme en ligne qui n’a pas cessé de croître depuis son lancement en 2017 », indique Sotheby’s. France Estimations a constaté une augmentation de 20 % des demandes en 2020. Interencheres, qui enregistrait en 2019 et 2020 environ 70 demandes par jour, a vu ce chiffre passer à 80 en moyenne depuis janvier 2021. « Au cours des deux derniers mois, nous avons réalisé une croissance de 41 % et 123 % par rapport à février et mars 2020 », se félicite Lindsay Simon, directrice des estimations chez ValueMyStuff, qui enregistre entre 3 000 et 5 000 demandes par mois.

Néanmoins, certains observent une certaine stabilité. « La croissance des demandes a été constante entre 2008 [date de mise en ligne de son formulaire d’estimation] et 2018 ; depuis, il y a une certaine stabilité avec une moyenne de 600 demandes par mois, signe d’un marché arrivé à maturité », indique Tajan, qui a aussi été la première maison à lancer une appli en septembre 2019. « Je ne pense pas que ce marché se développera davantage », estime également Laurent Hache. D’autres au contraire s’inquiètent. « Cela va continuer à pulluler ! Bientôt, il va y avoir Affaireconclueestimation.com », plaisante un connaisseur du marché.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°566 du 30 avril 2021, avec le titre suivant : La bonne santé des services d’estimation en ligne

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