Mercredi 19 décembre 2018

Hervé Loevenbruck, galeriste à Paris

« Les collectionneurs achètent \"mieux\" »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 juillet 2009 - 774 mots

Vous venez de publier Textes/Texts, un livre bilingue d’écrits sur les artistes de votre galerie. Pourquoi avoir pris le parti d’un ouvrage sans illustration ?
Nous avons pensé qu’il fallait se recentrer autour du texte. Jusqu’au XVIIe siècle, il y avait très peu de gravures dans les livres, mais des descriptions précises qui donnaient à voir. Nous offrons là trois à quatre points de vue différents sur chaque artiste. Le format a un côté biblique, mais ce n’est pas une bible lourde ; comme tous les « pratiquants », les gens peuvent picorer dans les textes. La diffusion sera ciblée par le biais de Printed Matters, Walter König, les librairies du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du Palais de Tokyo et du Centre Pompidou.

Ce choix de privilégier le texte correspond-il aussi au nouveau mode de fonctionnement des collectionneurs, désormais plus intéressés par le contenu d’une œuvre que par son prix ?
Oui, d’une certaine façon. Nous avons à nouveau depuis six mois un vrai public de collectionneurs. Ceux qui achetaient de manière compulsive achètent moins mais mieux. Toutes les galeries vont avoir un chiffre d’affaires en forte baisse en 2009, mais on a plus de temps pour parler du travail d’un artiste. Maintenant on replace l’art au centre des transactions.

La situation économique vous permettra-t-elle de continuer à éditer des livres ?
Nous avons passé six mois difficiles qui nous ont obligés à repenser une partie de notre fonctionnement. L’an dernier, le budget des éditions Loevenbruck a atteint 200 000 euros ; cette année, il y aura une forte réduction car l’argent mis dans cette activité vient de la marge bénéficiaire de la galerie. Nous allons aussi réfléchir plus avant de produire des œuvres. Avant, nous réalisions les rêves des artistes sans tenir compte d’une économie à moyen terme. Nous voudrions néanmoins produire pour l’inauguration de la FIAC [Foire internationale d’art contemporain] un feu d’artifice de [Fabien] Giraud et [Raphaël] Siboni concentrant sur cinq secondes ce qui dure normalement trente minutes. Une telle opération est coûteuse, mais elle génère une vraie communication et met les artistes sur orbite.

Allez-vous changer votre stratégie de participation aux foires ?
Le marché n’est intéressant que sur quelques foires internationales ; il est difficile sur les salons périphériques. Il est suffisant de se concentrer sur les foires principales comme l’Armory Show [New York], Art Basel [Bâle] et la FIAC. Je ne me suis pas retrouvé cette année à Volta à Bâle ; la sélection et l’organisation n’étaient pas à la hauteur des éditions précédentes.

N’est-il pas difficile d’entrer dans une foire internationale avec un programme majoritairement français comme le vôtre ?
Non, le fait d’avoir beaucoup d’artistes français ne complique pas la pénétration d’un marché international. On vend aujourd’hui nos artistes à 60 % en valeur à des collectionneurs étrangers, comme Steve Wilson, Paul Köser ou Jerry Speyer. Ils ont compris que cette scène française était qualitative, même si elle n’apparaît pas sur le second marché.

Pourquoi, précisément, n’y a-t-il pas de second marché pour ces artistes ?
Ils sont achetés par de vrais collectionneurs qui ne revendent pas à moins d’un déménagement ou d’un divorce. Si les œuvres ne repassent pas en ventes, ce n’est pas par crainte qu’elles ne fassent un bon prix. Une pièce de Philippe Mayaux qui valait 4 000 euros voilà huit ans affiche maintenant 28 000 euros ; une grande œuvre de Bruno Peinado qui pouvait coûter 2 500 euros lors de la première exposition vaudrait 45 000 euros aujourd’hui.

Cinq de vos artistes étaient présents à la « Force de l’art 02 ». Cette exposition a-t-elle été une plateforme de ventes pour vous ?
L’installation d’Arnaud Labelle-Rojoux et Xavier Boussiron a été réservée par un musée français ; les Agitateurs de Mayaux ont été vendus à trois collectionneurs privés. À la suite de l’exposition, nous avons eu au moins deux ventes directes. Mais cette manifestation aurait dû être gratuite pour attirer plus de monde. Elle n’a été vue finalement que par les habitués de la FIAC. Elle n’a pas créé un nouveau public. Le visuel de l’exposition et la communication sont sûrement responsables de l’échec. Dans le même temps, avec vingt fois moins de moyens, Stéphane Corréard a fait un travail remarquable au Salon de Montrouge en regardant plus de mille dossiers. La solution serait de garantir aux commissaires de la « Force de l’art » un salaire pendant trois ans. Ceux-ci devraient être détachés de leurs fonctions originelles pour s’investir et aller voir les artistes, les galeries et les centres d’art de manière approfondie.

Galerie Loevenbruck, 40, rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 53 10 85 68.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Hervé Loevenbruck, galeriste à Paris

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