Rue de Seine

Hains-Villeglé, opération « Pénélope »

Inaugurant leur second espace, Georges-Philippe & Nathalie Vallois exhument les archives d’un projet de film tourné par les deux artistes à l’aide de l’« Hypnagogoscope ».

PARIS - L’histoire de l’art a eu chaud : pour un peu, elle aurait perdu prématurément soit Raymond Hains, soit Jacques Villeglé. Ce dernier précise : « Nous étions en train de travailler sur “Pénélope”. Raymond qui était chargé des couleurs avait choisi un gris. Chaque après-midi, il touillait, touillait, touillait sa peinture en recevant des amis. En réalité, il faisait salon et trouvait toujours que ce n’était pas le bon gris. J’ai compris qu’on n’en finirait jamais. Ou bien je le tuais ou je me suicidais. Je suis donc parti, en juillet 1954, en me disant que je ne travaillerai plus jamais avec lui. Car pour Raymond, finir c’était comme un enterrement. »
L’histoire avait commencé quelques années plus tôt, à la toute fin des années 1940. Hains (1926-2005) et Villeglé (1926) sont alors à Rennes, où ils se sont rencontrés peu de temps auparavant sur les bancs des Beaux-Arts. Hains vient de s’offrir une caméra, Villeglé a envie de faire un film. Les deux compères décident de « monter » à Paris, louent ensemble un petit appartement, commencent à travailler sur le projet et fabriquent une machine dont Hains a eu l’idée, l’« Hypnagogoscope ». Celle-ci permet, à l’aide des petites plaques de verre cannelé apposées sur les dessins, de créer des ondes, des miroitements, effets donnant lieu à une image abstraite. Car dans ce projet commun Hains mène le jeu. Villeglé rappelle avec humour et amitié : « Avec son côté autoritaire et sa mauvaise foi, il ne trouvait bon que ce qu’il faisait et rejetait tout le reste. » Sauf ce titre, « Pénélope », trouvé par Villeglé en référence à la ruse de la femme d’Ulysse qui défaisait la nuit ce qu’elle avait fait le jour. « Lorsque je lui ai proposé, il a accepté, je n’en suis pas revenu… »

Dessin animé
C’est toute cette aventure, ce pan d’histoire, ce moment esthétique que Georges-Philippe et Nathalie Vallois ont choisi d’exposer pour inaugurer leur nouvel et second espace du 33, rue de Seine, mais aussi pour fêter les 90 ans de Jacques Villeglé et les 20 ans de leur collaboration. Sur les murs refaits à neuf de l’ancienne librairie Fischbacher, ainsi que dans de petites vitrines sur table, sont donc présentées les différentes étapes de ce film qui ne verra jamais le jour. Ou du moins pas sous la forme souhaitée puisqu’il existe tout de même deux versions : l’une intitulée Études aux allures, mise en musique par Pierre Schaeffer en 1960 mais qui ne convient pas aux deux artistes, et l’autre, montée en 1980 à partir des rushs, sans son, par Jean-Michel Bouhours dans le cadre d’une collaboration avec le Centre Pompidou (durée 11 min, 4 s). On découvre ici différents dessins préparatoires, des suites comme cette Séquence Ravenne bleue, ainsi que des grands collages, le plan de l’Hypnagogoscope, des planches et documents divers, en somme tous les éléments du processus du film que Villeglé avait conservés (« Raymond avait vendu ce qui était en sa possession ») et que les Vallois ont la bonne idée d’exhumer. Avec en prime une séquence inédite de 17 secondes de dessin animé et une autre courte séquence de film tournée avec l’Hypnagogoscope et développée pour la première fois.

Des portraits de Villeglé lacérés
Parallèlement, dans leur premier espace du 36, rue de Seine, les galeristes présentent une vingtaine d’œuvres de « L’Opération quimpéroise », la dernière série d’affiches lacérées réalisée en 2006 par Jacques Villeglé et il dont est le sujet même. À l’époque en effet, pour fêter les 80 ans de l’artiste dans sa ville natale, Le Quartier, centre d’art contemporain de Quimper, a fait imprimer et coller sur les murs des affiches de couleurs différentes à l’effigie de Villeglé, que les Quimpérois sont invités à venir lacérer. « On me les a envoyées et je les ai cadrées, même si en décembre 2000, j’avais déclaré que je ne ferai plus d’affiches : je voulais me consacrer à l’Alphabet politique. Cela dit je ne peux pas dire que je n’en referai pas un jour : un artiste ne peut pas présager de son avenir », dit-il.

Le prix des œuvres s’étend de 4 500 à 90 000 euros pour « L’Opération quimpéroise » et, concernant « Pénélope », de 2 500 euros à 150 000 euros pour un grand collage. Un prix très élevé mais il ne reste que quatre collages de ce type et Villeglé est aujourd’hui un artiste cher, comme l’indique son record en vente publique (Sotheby’s Paris, juin 2010), d’un montant de 320 000 euros avec les frais pour une grande affiche Boulevard Saint-Martin de 1959.

HAINS et VILLEGLÉ

Nombre d’œuvres : une soixantaine
Prix : entre 2 500 et 150 000 €

Hains et Villeglé, Pénélope. Villeglé, opération quimpéroise

Jusqu’au 13 mai, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, 33 et 36 rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 46 34 61 07, www.galerie-vallois.com, lundi-samedi 10h30-13h, 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Hains-Villeglé, opération « Pénélope »

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