Jeudi 13 décembre 2018

Antiquaire

MOBILIER XVIIIE

Frédérick Fermin, quand le cave se rebiffe

Par Marie Potard - Philippe Sprang · Le Journal des Arts

Le 9 octobre 2018 - 1506 mots

PARIS

Plusieurs fois floué, ce passionné du XVIIIe siècle s’est lancé dans le conseil et l’expertise aux collectionneurs. Et peu lui importe si ses manières heurtent le milieu feutré du mobilier ancien.

Frédérick Fermin
Frédérick Fermin
© photo JdA

Strasbourg. Attention à Frédérick Fermin, un homme dangereux. En juin dernier, un de nos confrères, édito à l’appui, a même pris soin de nous mettre en garde, nous les journalistes – et nous l’en remercions chaleureusement – contre ce monsieur, sans d’ailleurs jamais citer son nom. Le tout assorti d’une leçon de morale pour laquelle il en appelle aux valeurs de la résistance. Pas moins.

Il est vrai que Frédérick Fermin a obtenu le remboursement de pièces de mobilier XVIIIe siècle qu’il jugeait fausses de la part de maisons de ventes ou de prestigieux antiquaires parisiens. Et il n’a pas hésité à faire du tapage pour obtenir gain de cause, quitte à prendre à rebrousse-poil ce qu’il appelle « le milieu ». Là où les arrangements discrets prévalent quelques fois, il a saisi les tribunaux et alerté les médias. Voilà ce qui lui vaut d’être traité de « maître chanteur », « imprécateur », « pseudo-expert », « personnage sulfureux ». Il n’en a cure. On pourrait même parler d’un juste retour des choses tant Frédérick Fermin dézingue à tout va depuis une demi-douzaine d’années. Antiquaires, experts, maisons de ventes… personne n’a été épargné. Depuis, ces derniers l’ont dans le collimateur, car Frédérick Fermin tire dans le tas et ne fait pas de détails.

Un cabinet d’expertise Grand Siècle

Lui, le kinésithérapeute strasbourgeois collectionneur de mobilier XVIIIe siècle, a même constitué depuis peu un cabinet qui porte le modeste nom de Grand Siècle. Une structure « qui regroupe deux experts et deux juristes pour à la fois vérifier les achats des collectionneurs [selon lui les fraudes sont immenses] (…) etréaliser des conseils en achat. Les clients me contactent par le biais de mon site et ensuite, je les mets en relation avec l’expert. On se déplace pour examiner les meubles, de manière scientifique si nécessaire, contre rémunération », explique-t-il, enthousiaste et ajoutant qu’il suivra prochainement une formation d’expert. Et confronté au paradoxe de rejoindre ce milieu et cette profession qu’il voue aux gémonies, il explique qu’il n’en fait pas partie : « Surtout pas ! J’ai passé toutes ces années à combattre ces gens-là et justement, ce cabinet me permet de continuer. » Le chevalier blanc du meuble XVIIIe siècle traverse donc le miroir pour mieux confondre son ennemi. « En réalité, j’ai un chantier immense, j’ai du travail pour des décennies. C’est passionnant, c’est un travail d’enquête. Tout ceci est un peu pesant pour ma femme, mais elle me soutient. »

Pas d’enseigne ouverte sur la rue, non il fera cela « en chambre », chez lui. Il officie depuis les 200 mètres carrés de son appartement au troisième étage d’un immeuble haussmannien de Strasbourg. Un appartement devenu au fil du temps une véritable vitrine pour son mobilier d’époque. Sur la gauche, le « salon de la guerre » ; au plafond, « la réplique des ornements de la galerie des Glaces, avant de passer dans le salon de la paix ». Fauteuils, pendules, commodes, cartonnier, marqueterie Boulle, tables, consoles, bergères, tentures. Tout y est. « Là, il y a une somptueuse pendule d’Osmond avec des filets à la grecque, qui joue une petite musique toutes les heures, c’est absolument extraordinaire. » Il n’est pas peu fier de son appartement. « J’ai réalisé les plans et la décoration à la feuille d’or, c’est moi qui l’ai faite ! », réalisant finalement la promesse de gosse qu’il s’était faite.

Sa passion pour le mobilier des XVIIe et XVIIIe siècles remonte à l’enfance. « Avec mes parents, nous visitions les châteaux de Bavière. » Son coup de foudre survient lorsqu’il visite le château de Herrenchiemsee, entre Munich et Salzbourg : « Une copie tarte à la crème du château de Versailles construit par Louis II de Bavière. Lorsque j’ai traversé la galerie des Glaces, j’ai dit plus tard, “ce sera comme ça chez moi”. Ce sont mes parents qui m’ont rapporté mes propos, j’avais 10 ans. » À la fin de ses études de kiné, à 21 ans, il court les magasins d’antiquités et effectue ses premières emplettes. « Mon premier achat est un pastel représentant Rousseau, je ne me souviens pas du nom de l’artiste, ce n’était pas un chef-d’œuvre d’ailleurs. Tout ce que j’ai acheté au début, je l’ai revendu. C’est vrai qu’à 24 ans, j’ai déjà des meubles du XIXe siècle en marqueterie Boulle, de Joseph Cremer, une paire que j’ai toujours. Au lieu de souscrire un prêt pour une maison, j’en ai souscrit un pour l’acquisition de meubles. J’ai vraiment appris sur le tas, en faisant les musées, en me documentant. »

En 2007, il cède à sa passion et devient décorateur-antiquaire. Le voilà donc professionnel. Il met le cap sur le XVIIIe siècle. « Dans mon appartement, je proposais des décors et des antiquités. Ça n’a pas marché car le XVIIIe, à cette époque, n’était plus du tout à la mode. C’est tout de même réservé à un milieu très fermé, où toutes ces galeries et ces antiquaires sont en cheville. » L’orgueil de l’amateur en prend un coup, d’autant qu’il achète des pièces qui se révéleront être fausses. « Depuis toujours, je m’entoure d’experts pour mes achats afin d’éviter de faire des bêtises. Je me suis entouré de gens que je croyais intègres. » Son combat commence lorsque, sur le conseil de ses experts, il acquiert de gré à gré un bureau en marqueterie Boulle estimé 200 000 à 300 000 euros, retiré d’une vente. Le soir même, il reçoit un appel d’un informateur dont il tait le nom, qui le prévient que la pièce est un faux, en l’occurrence un bureau simple d’époque Régence, qui a été entièrement remarqueté de marqueterie Boulle, écailles de tortue et laiton et « rebronzé ». « À l’origine, il était en bois noirci. Et voilà comment un bureau simple qui ne vaut pas grand-chose devient un petit meuble à 200 000 ou 300 000 euros », conclut Frédérick Fermin. Il ne règle pas son achat et dépose plainte, sans effet. Les choses en reste là. Le bureau aurait pris le chemin de l’Angleterre et ne serait plus réapparu.

Dénoncer, sa méthode pour lutter contre la connivence

Devenu soupçonneux, il sollicite alors un expert agréé à la cour de Colmar, Jacques Briswalter. Celui-ci procède ainsi à la vérification de la quarantaine de pièces du XVIIIe et XIXe siècle de sa collection. La paire d’encoignures en laque verte de Dubois ne supporte pas l’examen. Il se fait alors rembourser par la galerie ses 300 000 euros et signe un protocole de confidentialité. Il découvre en outre que le cartel de marqueterie Boulle acquis sur les conseils de ses experts se révélerait être un assemblage d’éléments anciens, selon le rapport que lui remet Jacques Briswalter. Frédérick Fermin s’agite, menace. Finalement, le marchand – même s’il maintient que la pièce est authentique – consent à le rembourser « à titre commercial ». Là encore, il signe un accord de confidentialité. Mais ce n’est pas suffisant pour Frédérick Fermin qui aimerait que le marchand lui rembourse aussi les 20 000 euros que lui a soutirés son expert aujourd’hui décédé. Refus du marchand. Alors, en dépit du protocole de confidentialité, il dénonce, qui plus est à la télévision. D’où une plainte pour chantage déposée par le marchand en question. À l’automne 2016, dans l’émission Stupéfiant qui consacre un reportage au scandale du faux mobilier XVIIIe qui agite la Biennale des antiquaires, on le voit bien assis dans son fauteuil d’époque expliquer son différend devant des millions de Français. Il s’en prend aussi aux accords de confidentialité : « On vend des faux, certaines fois on rembourse, d’autre fois pas. On fait signer un protocole et l’affaire n’est pas ébruitée. Comme ça, on revend la pièce à un autre pigeon. » Par ailleurs, la justice lui a donné raison lorsqu’il a refusé de payer une célèbre maison de ventes après l’acquisition d’un cartonnier du XVIIIe, qui s’avérait être un assemblage d’éléments anciens. En 2013, il a mis un terme à son activité de décorateur-antiquaire.

Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il a participé à la chute du marché, il rétorque qu’il n’y a plus assez de mobilier ancien pour fournir tous les collectionneurs, qu’il y a trop de demande par rapport à l’offre, mais que « ce n’est quand même pas une raison pour escroquer les gens» et préfère « assainir le marché, quitte à l’affaiblir, pour qu’il renaisse de ses cendres ». Pour les belles pièces, il estime la baisse de 20 à 25 %, alors que pour les pièces moyennes, elle serait de 70 %.

Et concernant sa nouvelle activité, il explique qu’un de ses clients possède une commode dont les bronzes sont faux : « On verra si on va au procès, mais d’une manière générale, on privilégie toujours la négociation à l’amiable. On ne va pas forcément devant le tribunal, puisqu’il y a des experts qui sont corrompus dans la liste. On peut alors utiliser les petites méthodes à la Fermin, par exemple en informant la presse, pour en quelque sorte faire pression. » Voilà qui ne le rendra pas plus populaire qu’il ne l’est. Il s’en moque.

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°508 du 5 octobre 2018, avec le titre suivant : Frédérick Fermin, quand le cave se rebiffe

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