Antiquaire

RÉTROVISION

Dans les années 1930, l’usine de faux meubles d’André Mailfert

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2017 - 896 mots

L’ébéniste produit en série de faux meubles XVIIIe siècle, inventant une pseudo « École de la Loire » pour légitimer ses fabrications.

Paris. L’amateur de litotes dirait à propos du marché du mobilier du XVIIIe qu’il connaît quelques remous. En juin 2016, l’expert Bill Pallot, salarié de la galerie Aaron, avouait ainsi la fabrication d’une fausse paire de chaises copies d’une série commandée par Marie-Antoinette. En décembre de la même année, l’antiquaire Jean Lupu, cible d’une enquête depuis 2015, était poursuivi pour contrefaçon sur un nombre incalculable de meubles. Au même moment, la justice lançait une enquête sur des meubles d’époque Louis XIV, dont une paire de cabinets prétendus d’André-Charles Boulle, vendus par la galerie Kraemer à Axa. Il n’a pourtant pas fallu attendre ces dernières années pour que le mobilier XVIIIe suscite des vocations tardives. Avant-guerre, André Mailfert était également passé maître dans l’imitation de mobilier de cette époque.
 

De la copie au « maquillage »

Tout commence en 1904, lorsque celui qui n’était alors qu’un jeune homme abandonne son métier d’aquarelliste pour lancer une petite fabrique de copie de mobilier ancien à Orléans. Alors que les faussaires d’aujourd’hui s’attachent aux pièces d’exception destinées aux plus grands collectionneurs, il choisit plutôt de s’adresser au grand public. Les meubles d’époque sont alors en vogue, mais beaucoup n’ont pas les moyens de les acquérir. Le créneau est porteur : rapidement, les commandes affluent, si bien qu’en 1924, l’entrepreneur se retrouve à la tête de plus de deux cents ouvriers. C’est que le travail est bien fait : les techniques correspondent à celles des époques traitées et l’art d’André Mailfert réside tant dans la qualité de fabrication que dans la sophistication des patines et autres procédés de vieillissement. Lui-même vend sur catalogue sans intention de tromper les acheteurs, mais plusieurs antiquaires n’hésitent pas à céder ses pièces comme authentiques. André Mailfert va bientôt passer de copiste de talent à génial faussaire de l’histoire de l’art, partageant avec Bill Pallot « l’amour du jeu » – ainsi se justifiait l’expert lors de ses aveux en juin 2016.
 

Une affabulation parfaitement orchestrée

Le deuxième acte se joue au début des années 1930 alors que la crise s’installe. « Les clients étaient gelés. Nulle part on achetait quoi que ce soit, pas d’argent, pas de tentation. On était fatigué du rustique », constate alors l’entrepreneur (1). Comment stimuler à nouveau le carnet de commandes et sauver ses ouvriers du chômage ? C’est une mystification qui viendra à son secours. Constatant l’attirance pour le XVIIIe, André Mailfert a l’idée d’inventer une école disparue et inconnue de tous… jusqu’à sa redécouverte miraculeuse. « J’imaginais de créer un style régional qui n’existait point encore… Je choisis d’abord un titre qui sonnait agréablement à l’oreille, l’École de la Loire… » (2). Reste à lui donner corps. André Mailfert réalise alors sur papier Renaissance une centaine d’aquarelles représentant des meubles d’un style nouveau, en bois fruitier clair avec des motifs de bateaux et châteaux. « J’avais choisi son époque vers la fin Régence pour pouvoir créer des meubles aux lignes sobres et vigoureuses de la fin du règne de Louis XIV, et éviter les ornements chargés de Louis XV. » C’est ensuite au tour du chef de file de cette « école » de sortir de l’imagination débordante de l’entrepreneur : ce sera Jean François Hardi, prétendument le plus grand ébéniste du XVIIIe. Pour faire connaître le créateur, André Mailfert publie en 1931 une luxueuse plaquette décrivant sa vie avec force détails, de ses débuts auprès d’un maître fournisseur de la cour de France, à son périple en Hollande et en Belgique. Et afin de donner un visage au personnage et accompagner cette documentation, André Mailfert achète un tableau aux puces d’Orléans et coiffe d’une perruque l’abbé qui y figure pour transformer la croûte en un portrait en pied de l’ébéniste. La redécouverte soudaine de ce patrimoine unique est expliquée par une rocambolesque histoire de malle laissée avant-guerre à André Mailfert par un de ses ouvriers ébéniste, feu Simon Hardy.

La révélation savamment orchestrée de cette fable passionne. Les milieux spécialisés se précipitent sur ce pan méconnu de l’histoire de l’art. André Mailfert est invité à donner une conférence radiophonique sous le haut patronage du ministère des Beaux-Arts. Un journaliste du Figaro « découvre » la maison natale de l’ébéniste à Tours, et prend la tête d’un « Comité Hardy ». Quant au Musée de Blois, il réserve une salle au créateur. Cet aval des professionnels est la pièce maîtresse pour mener au succès commercial, tout comme le classement « trésor national » des fausses chaises de Bill Pallot par le château de Versailles n’a pas été étranger à leur achat par un collectionneur étranger. La fabrique de Mailfert reçoit des milliers de commandes et l’entreprise se met à nouveau à tourner à plein régime. Les ventes s’enchaînent, tandis que la supercherie continue de prospérer. Un expert prend même la plume pour s’indigner par voie de presse : « Vous avez tué l’œuvre de Jean-François Hardy », dénonce-t-il.

La mystification sera finalement dévoilée par son instigateur, dans les mémoires qu’il rédige après la vente de ses ateliers à la famille Amos en 1935. L’atelier poursuivra ses activités jusque dans les années 1990, et encore aujourd’hui, les meubles de Hardy s’échangent sur le marché, témoignant du goût sans cesse renouvelé pour ce mobilier de charme.

 

(1) Citation extraite de : André Mailfer, Au pays des antiquaires : Confidences d’un « maquilleur » professionnel, diverses éditions, Flammarion. (2) Ibid.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°484 du 8 septembre 2017, avec le titre suivant : Dans les années 1930, l’usine de faux meubles d’André Mailfert

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