Entretien avec Claudine Papillon, galeriste

« Échapper à un quotidien absurde »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2009

Quel bilan tirez-vous de vos vingt ans d’activité ?
C’est à la fois une expérience et une responsabilité. J’ai eu envie d’être totalement responsable, notamment sur le plan économique. Je ne ressens aucun ennui après vingt ans. Je suis fidèle aux artistes. Je viens d’un milieu très modeste et j’ai vu l’art comme une forme de désobéissance, un moyen d’échapper à un quotidien absurde. Mes artistes sont de grands intellectuels qui m’apportent une philosophie de la vie et me font rire. L’important est de viser ensemble les mêmes objectifs. Un artiste doit faire œuvre avant de faire carrière. Je n’ai jamais souhaité m’enrichir, mais la vente est le moment clé où l’on partage des choses avec les gens qu’on aime. Quand je découvre une œuvre nouvelle et pense à une personne en particulier, si ça marche, c’est merveilleux.

L’accrochage (1) pour vos 20 ans montrait des éléments de votre stock, comme ces dessins de Brecht. Quelle importance votre stock revêt-il pour vous ?
C’est important, ça retrace une histoire. Ces dernières années, j’ai très peu acheté mes artistes car je dois enchérir en ventes publiques pour les pièces d’Erik Dietman. Je me fais un devoir de soutenir ses prix jusqu’au prix de réserve.

Erik Dietman semble être la figure centrale de votre liste. Les autres créateurs n’en prennent-ils pas ombrage ?
Ma vie avec Erik était publique. Je ne crois pas qu’il soit la figure centrale, mais je reconnais que c’est l’artiste dont j’ai le plus d’œuvres. J’ai travaillé assez tôt avec Erik ou Dieter Roth pour ne pas me rendre compte qu’ils étaient des géants. Quand on a connu des géants à une époque où il n’y avait pas d’argent, les rapports sont différents.

Vous êtes présidente de Galeries mode d’emploi. L’association ne devrait-elle pas changer ses statuts et accueillir davantage de galeries ?
Nous avons créé cette association au moment où nous avions l’impression que la précédente association comptait trop de membres et manquait de lisibilité. Vingt ans après, nous avons dépassé la cinquantaine d’adhérents et nous nous retrouvons dans la même situation. C’est vrai, c’est problématique, parfois injuste de se fermer à de bonnes galeries. Il est difficile d’agir, car la moindre décision doit être validée par tous les membres. Il me semblerait bon, sous l’égide de Galeries mode d’emploi, de monter des événements plus géographiques, de se regrouper pour des actions de quartier. On ne peut pas espérer que les gens aillent voir cinquante galeries le même jour. Il faut se poser des questions. Doit-on accepter des galeries qui n’ont que six mois d’existence ? Les foires le font. Mais réunir et faire voter cinquante galeries, c’est déjà très difficile, alors plus…

Deux de vos artistes ont été sélectionnés pour le Prix du dessin contemporain de la Fondation Daniel et Florence Guerlain : Javier Perez en 2007 et Frédérique Loutz en 2009. Y a-t-il eu des retombées ?
Il y a eu des retombées, plus évidentes pour Javier car nous n’étions pas en temps de crise. Pour Frédérique, nous avons enfoncé le clou pendant « La force de l’art » [au Grand Palais à Paris]. Choses positives, la communication s’effectue bien en amont et les trois artistes sélectionnés bénéficient d’une même couverture médiatique. Cela conforte les gens qui ont commencé à regarder ces artistes.

Comme d’autres galeries françaises, vous êtes toujours sur le fil du rasoir pour participer à la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) à Paris. Cela vous semble-t-il normal, au bout de vingt ans, de devoir continuer à lutter pour être retenue ?
Sur un plan personnel, il est toujours difficile d’être marginalisée, mais je l’accepte. On ne peut pas à la fois se vouloir excentrée et être au premier rang. Je ne change rien, je ne peux pas me plier. La FIAC est une foire, il y est question de marché, de réseau, d’aspect médiatique. Les gens qui contribuent à la peopolisation, ou remuent des noms porteurs, sont toujours acceptés. Être choisi sur dossier, c’est normal ; sur projet, c’est plus violent. On paie un stand et, à la limite, on n’a plus le droit de faire ce qu’on veut. On nous pousse vers le spectaculaire, mais le spectaculaire, pour une galerie comme la mienne, est anticommercial. La sculpture de Javier Perez que nous avions montrée l’an dernier a nécessité une assurance et un transport particuliers, et un an après, elle n’est pas vendue. Les organisateurs tiennent compte des jeunes galeries en leur offrant les meilleures conditions financières ; pour les galeries d’âge intermédiaire, c’est plus compliqué.

(1) 13, rue Chapon, 75003 Paris, tél. 01 40 29 07 90

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°313 du 13 novembre 2009, avec le titre suivant : Entretien avec Claudine Papillon, galeriste

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