Analyse

Des amateurs discrets sortent du bois

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007

Pendant longtemps, les collectionneurs s’abritaient derrière cette formule confortable”¯: «”¯Pour vivre heureux, vivons cachés.”¯»

Un anonymat plus fréquent en Europe qu’aux États-Unis, où les signes extérieurs de richesse s’affichent sans complexe. « Les Allemands habituellement ne montrent pas leur collection car ils craignent de susciter l’envie. C’est aussi pour cela qu’ils n’ont pas de Bentley ou de Rolls-Royce », rappelle Thomas Olbricht, collectionneur d’Essen qui a entamé des travaux pour exposer ses pièces à Berlin. Depuis deux à trois ans, des amateurs jusque-là discrets sortent du bois pour ouvrir des espaces visitables. Après les Britanniques David Roberts et Anita Zabludovic, le Portugais José Berardo et le Belge Walter Vanhaerents, Guy et Myriam Ullens ont inauguré le 3 novembre un centre d’art à leur nom à Pékin. Ces collectionneurs semi-institutionnels sont-ils guidés par leur ego, l’émulation entretenue avec leurs pairs, ou le souci de soumettre leur ensemble au regard des autres ? « Si je ne la montre pas, ma collection ne fait pas de sens, c’est juste une étagère de DVD », affirme Julia Stoschek, qui a ouvert son espace en juin à Düsseldorf. Les amateurs qui accueillent le public sont souvent partagés entre la volonté de tout montrer, quitte à parader, et la pudeur de ne pas trop en faire. L’Allemand Wilhelm Schürmann, qui déflore sa collection par roulement dans son local berlinois, le dit bien : « Je n’ai rien à prouver ou démontrer, et cela ne m’intéresse pas d’exhiber fièrement mes derniers trophées. » Le musée privé participe pourtant d’une certaine promotion, notamment au regard des galeries, habituellement rétives face aux acheteurs non labellisés. « Le collectionneur accède à un statut particulier en ouvrant un espace. On sait qu’il ne va pas disparaître dans les six prochains mois », note un observateur.

Éviter le showroom
L’idée d’un espace change invariablement la focale d’une collection. Dans la perspective, avortée, d’une ouverture au public français sur l’île Seguin, François Pinault avait concentré ses achats sur des artistes absents des collections publiques hexagonales. « Lorsqu’on ouvre un musée, on doit approfondir le sujet car on se trouve parfois face à des questions auxquelles on ne sait pas répondre », relève l’Australien David Walsh (lire page 28). La localisation d’un musée privé n’est pas non plus sans incidence sur la nature du projet. « Il n’y avait pas le même intérêt à ouvrir un centre d’art en Europe, qui est saturée de toutes sortes de services. Il est important qu’on fasse connaître notre collection aux Chinois à Pékin », souligne Guy Ullens. La nature de la ville détermine aussi souvent celle du bâtiment abritant les œuvres. « Berlin est en totale transformation. Je n’ai jamais voulu y créer un nouveau bâtiment. Je pourrais le faire à Pékin ou Hongkong mais pas là », observe le publiciste Christian Boros, qui réaménage un bunker pour y loger ses œuvres. Le bât blesse toutefois lorsque de tels espaces virent au showroom. La présentation au public n’est alors qu’une manière habile de valoriser des œuvres avant de les écouler sur le marché. Le cercle vertueux devient parfois vicieux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Des amateurs discrets sortent du bois

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