Vendredi 28 février 2020

Les autorités russes rechignent à punir les auteurs de vandalisme contre l’art contemporain

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 16 septembre 2015 - 579 mots

MOSCOU (RUSSIE) [16.09.15] – Les activistes ultra conservateurs qui avaient saccagé une exposition d’art contemporain ont été condamnés à des peines symboliques. Sous la pression des opposants, la police doit cependant ouvrir une enquête.

Sous la pression du milieu culturel, la police moscovite a consenti mardi matin à ouvrir une enquête criminelle contre les deux activistes orthodoxes ultra-conservateurs qui ont saccagé une exposition de sculptures contemporaine le 14 août dernier à Moscou. Pendant un mois entier, les autorités russes ont fait comme s’il ne s’était rien passé. Le bureau du procureur de Moscou a refusé d’ouvrir une enquête criminelle pour vandalisme.

La seule réaction jusqu’ici fut la condamnation, par un tribunal municipal, des deux activistes de l’organisation « Volonté de Dieu » à payer une amende ridicule de 1000 roubles (13 euros). Une clémence qui a scandalisé le monde des arts. Les experts estiment le coût de la restauration à au moins un million de roubles (13 000 euros).

Une gravure du sculpteur russe Vadim Sidur a été arrachée de son socle, jetée à terre et piétinée. Une sculpture de la tête de Saint Jean Baptiste de l’artiste Megasoma Mars a été presque entièrement détruite. En tout, cinq oeuvres faisant partie de l’exposition « Ces sculptures que nous ne voyons pas » ont été vandalisées à divers degrés. Elles appartiennent toutes au Fonds des musées de la fédération russe. L’exposition se déroulait au « Manège », à deux pas du Kremlin, en plein centre de Moscou.

La presse russe compare l’amende aux deux ans de prison infligés à trois membres du groupe Pussy Riot pour leur performance anti-Poutine dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur, qui n’avait entraîné aucune destruction matérielle. Mais les orthodoxes ultra-conservateurs de « Volonté de Dieu » se trouvent à l’autre extrémité du champ politique russe. Ils affichent leur loyauté envers le président Vladimir Poutine, et bénéficient visiblement de la compréhension, sinon du soutien des autorités.

Le verdict du tribunal moscovite a d’ailleurs été immédiatement contesté par Dmitri Tsorionov, le leader de « Volonté de Dieu ». Tsorionov estime que les oeuvres vandalisées sont « blasphématoires » et enfreignent plusieurs articles d’une loi russe datant de 2012 statuant sur les « insultes aux sentiments religieux et les incitations à la haine ». Ce sont ces mêmes dispositions pénales qui ont conduit les Pussy Riot en prison.

Des voix modérées ont comparé « Volonté de Dieu » à l’Etat Islamique. Les directeurs de plusieurs musées russes ont signé une lettre réclamant une punition exemplaire pour les instigateurs de l’attaque du 14 août au Manège. Ces appels n’ont pas été entendus. L’exposition « Ces sculptures que nous ne voyons pas » a été attaquée une seconde fois fin août par deux personnes hurlant que toutes les oeuvres doivent être détruites. Une sculpture de Vadim Sidur a été endommagée.

Ces incidents interviennent dans le contexte d’une polémique opposant les musées aux autorités russes. Pour des raisons d’économies budgétaires, l’Etat russe vient de priver la moitié des musées fédéraux de la protection policière dont ils bénéficiaient jusque-là. Les musées sont dorénavant forcés de louer les services de sociétés privées, qui ont dans l’ensemble très mauvaise réputation en Russie.

Les signaux envoyés par les autorités aux organisateurs d’expositions indiquent à ces derniers que ni la police, ni la justice ne s’interposeront plus désormais entre les censeurs ultra-orthodoxes et l’art. L’incitation à l’auto-censure a fonctionné efficacement dans la sphère médiatique. C’est désormais sur la sphère artistique que ces méthodes sont appliquées.

Légende photo

Vadim Sidur, Victims of Coercion, Kassel © Photo sous Licence Domaine public via Wikimedia Commons

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