Voir Gutai en peinture

Une approche trop influencée par celle de Michel Tapié

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 juin 1999

Une bande de vinyle blanc sur laquelle sont imprimés des pas noirs court dans les couloirs de la station de métro « Concorde ». Elle sort ensuite sur la place pour aller rejoindre l’entrée de la Galerie nationale du Jeu de Paume. Réalisée par Kanayama Akira pour la deuxième exposition « Gutai » en plein air au Japon, à Ashiya en juillet 1956, elle constitue le seul geste audacieux de la présentation de l’institution parisienne. Celle-ci propose en effet une vision du groupe japonais d’avant-garde étroitement liée à celle du critique Michel Tapié, un angle de lecture possible mais quelque peu réducteur.

PARIS - Le travail du groupe Gutai a pris sa véritable dimension dans le happening, à l’exemple des performances réalisées lors de “Daiikkai Gutai bijutsu ten”, la première exposition Gutai au Japon, en 1955. Shiraga Kazuo, dévêtu, y prenait un bain de boue sous une pluie battante, tandis que Murakami Saburo crevait de six trous un mur composé de différentes couches de papier. Les vestiges de la reconstitution de cette performance – d’un intérêt purement documentaire – sont d’ailleurs visibles au Jeu de Paume. Datant de 1994, ils proviennent de l’exposition “Hors limites” au Centre Georges Pompidou, qui s’était surtout intéressée aux happenings dans la production des artistes de ce mouvement.

Ces actions projetées sur des moniteurs n’ont plus, ici, que le statut d’illustration, de documentaire, pour ce qui est présenté comme l’essentiel de leur démarche : la création picturale. Pour paraphraser le titre de l’exposition d’Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne, en 1969 – “Quand les attitudes deviennent forme” –, il semble que l’intérêt se soit davantage porté sur la forme que sur l’attitude. Dans un accrochage “très chic”, la Galerie nationale du Jeu de Paume expose les peintures de quinze créateurs : Kanayama, Maekawa, Masanobu, Motonoga, Murakami, Shimamoto, Shiraga Fujiko, Shiraga Kazuo, Sumi, Tanaka, Uemae, Ukita, Yoshida, Yoshihara Jiro et Yoshihara Michio. Ce point de vue n’est pas à proprement parler étonnant de la part du commissaire de l’exposition Daniel Abadie, un spécialiste de l’abstraction de l’après-guerre. Et le catalogue reprend un texte signé par l’un de ces artistes, Antoni Tàpies, publié en 1992 dans un ouvrage sur Shiraga. Cependant, cette approche picturale s’inscrit dans une tradition amorcée par Michel Tapié, le premier critique occidental à s’être vraiment intéressé à Gutai. L’auteur de Un art autre se rend en septembre 1957 au Japon, où il aura une grande influence, orientant les démarches du groupe dans une voie picturale stricto sensu, intégrant ses recherches dans un mouvement plus général de la peinture abstraite, quelque part entre celles de l’Europe et des États-Unis. La création, en 1962, de la “Pinacothèque Gutai”, dont le nom avait été suggéré par Tapié lui-même, n’en est que plus significative. D’ailleurs, Yoshihara Jiro écrivait que ce terme était “inhabituel et un peu compliqué à prononcer, mais j’ai entendu dire qu’en Europe, à Milan et ailleurs, une pinacothèque désigne un musée de peinture”. S’y succéderont, entre les expositions des membres du groupe, celles d’artistes tels que Fontana ou Sam Francis. Certes, l’aspect formel des peintures japonaises peut se rapprocher de certaines pratiques abstraites occidentales qui leur étaient contemporaines. Mais, et c’est peut-être là que le bât blesse, cette approche fait abstraction de la profonde originalité de ce mouvement, du fondement d’un art dont, aujourd’hui encore, ne nous est proposée qu’une lecture par trop franco-française.

GUTAI

Jusqu’au 27 juin, Galerie nationale du Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, 75008 Paris, tél. 01 42 60 69 69, mardi 12h-21h30, mercredi-vendredi 12h-19h, samedi-dimanche 10h-19h. Catalogue, 288 p., 340 F. ISBN 2-908901-68-4.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°85 du 11 juin 1999, avec le titre suivant : Voir Gutai en peinture

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