Mercredi 12 décembre 2018

À Venise, une 47e Biennale sans audace…

La France est couronnée du Lion d’or du meilleur pavillon avec l’installation de Fabrice Hybert

Le Journal des Arts

Le 4 juillet 1997 - 875 mots

Germano Celant a réussi à organiser en quelques mois seulement la Biennale de Venise. Mais celle-ci offre peu de découvertes et manque d’audace. L’exposition principale, en se partageant entre le Pavillon italien et les Corderies de l’Arsenal, est plus resserrée. Elle réserve cependant peu de surprises puisque la section \"Aperto\", proposée autrefois aux plus jeunes artistes, n’est pas rétablie. La 47e édition risque donc de ne pas rester dans les annales, sauf pour la France, puisque son pavillon, transformé par Fabrice Hybert en studio de télévision, a été couronné du Lion d’or.

VENISE. Face à la concurrence de la Documenta de Cassel (68 millions de francs de budget contre 27,2 millions à Venise) et disposant de peu de temps, le commissaire de la Biennale, Germano Celant, a préféré resserrer la manifestation, à l’opposé de la prolifération qui avait caractérisé la Biennale de son principal opposant, Achille Bonito Oliva. Celant propose une présentation lisible par "entrées" encyclopédiques, contraires aux "glissements" et autres "contaminations" chers à Oliva. Dans le Pavillon italien, siège de la section "classicisante" de l’exposition "Futur, Présent, Passé", chaque artiste – Agnes Martin, Roy Lichtenstein, Brice Marden, Annette Messager, Claes Ol­denburg… – dispose d’espaces autonomes qui rapprochent l’accrochage de celui du musée plutôt que d’une exposition de groupe. La présentation est traditionnelle et élégante, comme la grande installation de Giulio Paolini sur la façade. Trois Italiens seulement sont présentés : Enzo Cucchi, Ettore Spaletti, et Maurizio Cattelan qui expose des pigeons empaillés. Le Pavillon italien se limite donc essentiellement à un passé déjà reconnu. Le futur et, surtout, le présent sont attendus aux Corderies. L’accusation la plus fréquemment portée contre Celant, lors des journées du vernissage, concernait l’absence de "futur". Il est vrai que dans l’art, le futur est un concept plutôt insaisissable. Cette Biennale tombe aussi dans une période caractérisée par l’absence de courant fédérateur. D’autre part, à trente ans ou à peine plus, des artistes sont déjà présents dans les galeries et les musées, donc plus solidement insérés dans un présent professionnel que projetés dans l’avenir. Il est certain que la suppression d’une section comme "Aperto" a enlevé à la Biennale et à son commissaire cette marge de risque qui rendait finalement la Mostra fascinante. Ainsi, la nef des Corderies, traditionnel théâtre de "tous les excès" – qui était devenue, sous la direction de Bonito Oliva, celle d’une basilique baroque, pleine de tourments et de turbulences – s’est transformée sous Celant, en nef – impassible et grave – d’une cathédrale romane de l’Art. Kabakov invite a marcher sur un pont de bois arrosé de pétales de cerisiers japonais (Nous étions à Kyoto) ; Marie-Ange Guilleminot a recréé un petit atelier enseignant comment transformer des collants en sacs à dos ; Pipilotti Rist montre une vidéo où une élégante jeune femme "s’éclate" en fracassant des vitres de voiture. La photographie est bien moins représentée qu’à la Documenta. Roni Horn expose une installation subtile de portraits-paysages, interrogation sur les multiples facettes de l’identité, tandis que Rineke Dijkstra a accroché ses grands portraits d’adolescents dos à la mer, déjà vus à Cahors.

Les sculptures de Rachel Whiteread
Le théoricien de l’Arte povera qui conduit cette Biennale de fin de millénaire a été également le promoteur de la branche multimédia du Musée Guggenheim à Soho. Ainsi, si les insectes écrasés de Fabre répondent, dans les Giardini, aux larves amoureusement arrosées par le Suédois Henrik Hakasson (pavillon des Pays nordiques), des concepts tels que le devenir et la transmutation sont confiés à de nouveaux médias, au premier rang desquels figurent la réalité virtuelle et le direct sur l’Internet. Alors, après l’itinéraire De nulle part à nulle part balisé par des centaines de flèches accrochées dans le bâtiment aveugle par Ivan Kafka, avec l’une des œuvres les plus suggestives présentées cette année, on accède à la caverne holographique aménagée par le Slovaque Ondrej Rudavsky, qui raconte, au moyen de fantasmagories kaléidoscopiques, son histoire de fils et de petit-fils de l’art. Dan Graham, de son côté, devient Robinson Crusoë dans un court-métrage projeté dans une salle cinématographique du pavillon canadien et annoncé dans la ville par de classiques affiches. Une bande vidéo du Géorgien Gia Edzgveradzé montre l’enregistrement d’une motricité corporelle aliénée, dans une Biennale qui ne concède rien, ou fort peu de choses, au corps exhibé. La manifestation est une fois de plus avare en tableaux. La présence de Robert Colescott dans le pavillon américain peut s’interpréter comme une victoire du "politiquement correct" puisque, pour la première fois, un artiste noir représente les États-Unis. Helmut Federle expose ses grands formats géométriques dans le pavillon suisse. Dans le pavillon britannique, Rachel Whiteread séduit avec un ensemble de sculptures, certaines inédites, toujours issues de la technique du moulage en résine, en caoutchouc ou en plâtre. Il faut patienter pour pénétrer, un par un, dans le pavillon japonais où Rei Nato a installé "une place sur la terre". Enfin, Fabrice Hybert a planté dans le pavillon français une grande tente qui coiffe téléviseurs, installations techniques et bric-à-brac reproduisant un studio de télévision. Cette installation a valu au pavillon le Lion d’or de la Biennale.

47e Biennale de Venise, jusqu’au 9 novembre, Giardini et Corderies de l’Arsenal, tlj sauf lundi 10h-18h ; à partir du 26 octobre, 10h-17h. Rens. 39 41 521 8711.

Palmarès

Lion d’or pour la contribution à l’art contemporain : Agnes Martin (États-Unis) et Emilio Vedova (Italie)
Prix du meilleur pavillon national : France, avec Fabrice Hybert
Prix international de la Biennale : Marina Abramovic (Monténégro) et Gerhard Richter (Allemagne)
Prix 2000 : Douglas Gordon et Rachel Whiteread (Grande-Bretagne), Pipilotti Rist (Suisse), Mentions spéciales : Thierry de Cordier (Belgique), Marie-Ange Guilleminot (France), Ik Joong Kang (Corée), Mariko Mori (Japon, pavillon nordique)
Prix spécial de la Caisse d’épargne de Venise : Tobias Rehberger (Allemagne)
Prix Benesse : Alexandros Psychoulis (Grèce)
Prix Illicafé : Sam Taylor-Wood (Grande-Bretagne)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°41 du 4 juillet 1997, avec le titre suivant : À Venise, une 47e Biennale sans audace…

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