Vendredi 23 février 2018

Découverte

Un peintre de la transition

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008

Le Musée du Louvre lève le voile sur Nicolai Abraham Abildgaard, figure incontournable de l’école danoise, avec la bienveillance du Statens Museum for Kunst de Copenhague

PARIS. Artiste emblématique de la scène danoise de la fin du XVIIIe  siècle, Nicolai Abraham Abildgaard (1743-1809) est curieusement absent des collections publiques françaises. En projet depuis 1984, année de «  L’Âge d’or de la peinture danoise, 1800-1850  » aux Galeries nationales du Grand Palais, une première exposition monographique lui est enfin consacrée au Musée du Louvre, à Paris. Enfant du néoclassicisme, formé à l’Académie royale des beaux-arts à Copenhague, dont il obtint la Grande Médaille d’or en 1767, Abildgaard n’en est pas moins un artiste qui s’est vite détourné des préceptes académiques pour laisser libre cours à ses aspirations intellectuelles et à ses idéaux démocratiques.

«  La peinture contient tout, autant que les discours et les livres, sinon davantage en ce qu’elle s’adresse à nous plus directement et de manière plus plaisante  : si l’histoire, la poésie, la philosophie morale ou naturelle, si la théologie, les arts et les sciences humaines sont de quelque intérêt et dignes d’être étudiés, il en va de même pour la peinture  », estimait Abildgaard, qui préconisait une approche intellectuelle de la peinture d’Histoire. Dès son retour de Rome en 1777, l’artiste danois entre au service du royaume du Danemark, où il est chargé de la décoration de la salle d’honneur du château de Christiansborg  – dont la plupart des tableaux sont partis en fumée avec le château en 1794. Les esquisses préparatoires témoignent ici de la suprématie des motifs allégoriques et mythologiques à l’époque et de l’influence du maître en la matière, Nicolas Poussin. Or, Abildgaard, adepte de la pensée du Siècle des Lumières, éprouve un mal grandissant à retenir sa critique de la royauté, notamment avec l’esquisse de L’Abolition de la résidence forcée en 1788 qui lui valut de tomber en disgrâce en 1791. Il lorgne alors du côté de la création de mobilier inspiré par l’antique, tout en poursuivant son œuvre peint aux sujets plus personnels, ainsi que ses activités professorales à l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague. Car Abildgaard compte parmi ses proches le sculpteur suédois Johan Tobias Sergel ainsi que le peintre suisse Johann Heinrich Füssli, et il admire William Shakespeare, dont il possède l’intégralité des œuvres dans sa bibliothèque réputée pour sa diversité. D’où l’introduction d’une dimension émotionnelle dans ses tableaux au climat souvent crépusculaire. S’il n’est pas un grand portraitiste, Abildgaard sait insuffler un dynamisme incomparable à ses compositions.

Touché depuis toujours par les idéaux démocratiques portés par la Révolution française, il se lance, en 1785, dans la satire politique. Le Jupiter pèse le destin de l’homme (1794), riche en symbolisme révolutionnaire, en est l’exemple le plus fort. Très à l’aise dans la satire, Abildgaard pose un œil aiguisé sur ses contemporains, comme s’il était, par nature, exaspéré par la bêtise humaine. C’est à la fin de sa vie qu’il délaisse son engagement pour se consacrer à des thèmes plus domestiques, inspirés par son remariage en 1803. Actif à une période charnière de l’histoire, tant sur le plan politique et social qu’artistique, Abildgaard est un artiste de la transition. Il a signé une carrière où, comme l’explique Thomas Lederballe, commissaire et conservateur au Statens Museum for Kunst, «  la tradition rivalise avec la rébellion  ».

Proposée par le Statens Museum for Kunst de Copenhague, cette exposition est un avant-goût de la grande rétrospective programmée au musée danois en 2010. Abildgaard n’étant ni Mantegna, ni Ingres, le Musée du Louvre lui consacre l’espace réduit de l’ancienne Chapelle, dans l’aile Sully. La scénographie y est heureusement astucieuse et efficace, jouant sur les volumes et les séparations. Seul regret  : la chronologie présentée dans la salle aurait mérité d’être publiée dans le catalogue.

ABILDGAARD 1743-1809, jusqu’au 9 février 2009, Salle de la Chapelle, Aile Sully, 1er étage, Musée du Louvre, 34, quai du Louvre, 75001 Paris, Tél. 01 40 20 50 50, www.louvre.fr, tlj 9h-18h sauf mardi et jours fériés, mercredi et vendredi 9h-22h. Cat. coéd. par le musée et Gallimard, 168 p., 29 euros, ISBN 978-2-35031-215-6, disponible en version danoise.

ABILDGAARD

Commissaires : Élisabeth Foucart-Walter, conservateur en chef au département des Peintures au Musée du Louvre ; Thomas Lederballe, conservateur au département des Arts graphiques du Statens Museum for Kunst à Copenhague
Œuvres : 46 (36 huiles sur toile, 8 œuvres sur papier, 2 chaises)
Itinérance : Kunsthalle de Hambourg, du 6 mars au 14 juin 2009 ; Statens Museum for Kunst de Copenhague, 29 août 2009 au 3 janvier 2010

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : Un peintre de la transition

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