Samedi 14 décembre 2019

Allemagne

Sur les traces du « maître de Naumburg »

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 696 mots

De Reims à Mayence, en passant par Naumburg, un artiste anonyme a essaimé un style gothique novateur.

NAUMBURG -  Au printemps, Reims célébrait les 800 ans de sa cathédrale sans prévoir de grande exposition temporaire sur l’art gothique. Les déçus devront aller se consoler à Naumburg, en Allemagne. Car la région de Saxe-Anhalt a frappé fort en consacrant plus de 3 millions d’euros à une exposition d’envergure, destinée à éclairer le contexte de création de la première moitié du XIIIe siècle, période qui a vu la reconstruction de quelques-unes des grandes cathédrales européennes. Celle-ci réunit d’importants prêts d’institutions allemandes mais aussi françaises, dont le Musée du Louvre et le Musée des monuments français à Paris. Pourquoi un tel événement a-t-il été organisé à Naumburg, ville paisible de quelque 30 000 habitants, proche de Leipzig ? Simplement car la cité a donné son nom à un maître demeuré anonyme, auteur d’importants travaux sur le chœur occidental de la cathédrale, mais qui semble avoir joué un rôle de premier plan dans l’art du XIIIe siècle. Lui – ou plutôt son atelier ? – aurait conjugué les talents d’architecte et de sculpteur, tant ces deux composantes semblent être conçues en parfaite symbiose.

Celui qui a donc été, faute de sources historiques, baptisé le « maître de Naumburg », nous a laissé un corpus peu étoffé du fait de nombreuses destructions, mais significatif d’un art ayant atteint une certaine maturité. Pour les spécialistes, ce maître de Naumburg n’a pu que se former sur le chantier de Reims, dont la cathédrale est remise en travaux en 1211, suite à un incendie. Passé peut-être par Noyon, Amiens et Metz, il serait ensuite parti vers Mayence, en Allemagne, pour moderniser le chœur et sculpter le jubé. En grande partie détruit, celui-ci demeure sous la forme d’un fragment, le Cavalier de Bassenheim, figurant saint Martin découpant son manteau, aujourd’hui conservé dans l’église paroissiale de Bassenheim, près de Coblence. 

Jubé miraculeusement préservé
C’est suite à ce chantier de Mayence que l’évêque Thierry II (1243-1272), désireux de déplacer l’évêché à Naumburg, décide de s’offrir les services de ce maître réputé pour moderniser le chœur occidental de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Le grand morceau en sera le jubé, miraculeusement préservé de l’iconoclasme protestant. Illustrant la Passion, il figure un Christ sculpté dans une veine très expressionniste, qui n’est pas sans rappeler la verve des ateliers rémois. Un même traitement, emprunt de davantage de monumentalité, se retrouve dans l’ensemble de statues des douze fondateurs qui portent les bases de la voûte du chœur de la cathédrale, achevé vers 1250. Parmi eux, se détache le célèbre couple du margrave Ekkehard II et son épouse Uta, les traits de cette dernière ayant manifestement inspiré, bien plus tard, le créateur du personnage de Blanche-Neige.
Pour la première fois, un ensemble d’historiens de l’art européens s’est plongé dans le sujet du maître de Naumburg, produisant pour l’occasion un solide catalogue en deux volumes (en allemand). Le corpus du maître, reposant exclusivement sur des critères stylistiques, étant peu épais, l’exposition fait le point sur les origines de cet art singulier et sur le réseau d’influences qui s’est tissé dans l’Europe des cathédrales. Cela de Reims à Coucy (Picardie) – rare chantier civil de grande envergure, dont le donjon a été dynamité lors de la Première Guerre mondiale –, puis de Bamberg à Meissen, dans un contexte intellectuel pétri de culture aristotélicienne. 

Chefs-d’œuvre médiévaux
Admirablement scénographiée, la présentation réunit quelques chefs-d’œuvre de l’art médiéval, tels les célèbres fonts baptismaux en bronze de Hildesheim (XIIe siècle) ou encore de précieux dessins de la cathédrale de Strasbourg. Les spécialistes apprécieront aussi la réunion exceptionnelle des fragments de jubé des grandes cathédrales – à l’exception de celui d’Amiens, que le Metropolitan Museum of Art de New York n’a pas souhaité prêter – qui permet de mesurer l’évolution stylistique entre chaque chantier. Cette exposition ne laisse qu’un seul regret : qu’aucun musée français n’ait souhaité la faire venir dans l’Hexagone, même dans une version réduite. 

Le maître de Naumburg. Sculpteur et architecte dans l'Europe des cathédrales

Jusqu’au 2 novembre, divers lieux, Naumburg, Allemagne, www.naumburgermeister.eu. Catalogue, éd. Michael Imhof Verlage, Petersberg (Allemagne), 2 volumes, 1 568 p., 70 €, ISBN 978-3-8656-8600-8

LE MAÎTRE DE NAUMBURG

Commissariat : Hartmut Krohm, professeur des universités ; Holger Kunde, conservateur ; Siegfried Wagner, directeur des musées de Naumburg

Légende Photo :
Maître de Naumburg, Cavalier de Bassenheim, avant 1243, relief représentant Saint Martin découpant son manteau, Bassenheim am Mittelrhein. © Bildarchiv der Vereinigten Domstifter/Photo : M. Rutkowski.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : Sur les traces du « maître de Naumburg »

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