7 clefs pour comprendre Strasbourg 1400

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 23 avril 2008

Le XVe siècle a été un siècle florissant, marqué par l’épanouissement du « gothique international ». Pour la première fois, une exposition s’intéresse à la capitale alsacienne, où le chantier de la cathédrale attire alors des artistes d’horizons très divers.

1 -  Au XVe siècle, Strasbourg est une ville sans prince
Les grands foyers artistiques des années 1400 sont multiples : Prague, lieu de résidence de l’empereur Charles IV, Paris, autour de la personnalité du roi Charles VI, Avignon, où s’est installée la cour pontificale, plus modestement Bourges et Dijon autour des ducs de Berry et de Bourgogne.
A contrario, Strasbourg n’a jamais été une résidence princière et n’a donc pas bénéficié d’un mécénat spécifique. Dans cette ville prospère, la vitalité artistique est alors liée aux commandes d’une élite financière et marchande qui cherche à imiter le mode de vie aristocratique. Les nombreuses et puissantes communautés religieuses sont aussi d’importants commanditaires. Ce foyer est pourtant resté longtemps sous-estimé. Le protestantisme et les crises iconoclastes qui ont frappé la région dès le début du xvie siècle ont en effet provoqué des pertes irrémédiables qui ont longtemps nui à sa connaissance.

2 - Un style : le « gothique international »
S’il existe des nuances locales, plusieurs traits communs sont identifiables au sein des productions artistiques européennes des années 1400. Comme en témoignent la sculpture mais aussi l’art de l’enluminure, le goût est à un grand raffinement qui tend à la préciosité. Les formes sont fluides, les lignes sinueuses, exacerbant parfois le déhanché des figures. L’art courtois, relayé par la littérature, commence par ailleurs à s’immiscer au sein de productions jusque-là principalement religieuses. Les nouveautés italiennes, notamment la perspective, sont également connues de certains artistes. Même si la notion est à manier avec précaution, les historiens d’art du XIXe siècle ont baptisé ce mouvement le « gothique international » ou Weicher Stil en allemand (« style velouté »). Il s’agissait alors de spécifier la dimension européenne de cet art alors que la construction européenne était en marche.

3 - Strasbourg, une place majeure en peinture
C’est seulement à partir du XVe siècle que le milieu pictural semble commencer à s’animer à Strasbourg. De nombreux peintres travaillent alors dans la capitale alsacienne, essaimant leur influence sur le bassin du Rhin supérieur, en Alsace, dans le pays de Bade, jusqu’à Fribourg et Bâle.
Plusieurs de ces artistes, restés anonymes et nommés d’après leurs œuvres majeures, se sont illustrés par leur talent. Ainsi du maître du Paradiesgärten, ou maître du Jardin de Paradis (lire la clef n° 4), le plus célèbre d’entre eux, mais aussi du maître de La Crucifixion au dominicain. Une seule œuvre de ce peintre, La Crucifixion au dominicain (vers 1410-1415, Colmar, musée d’Unterlinden), au style plus expressionniste et influencé par l’art bohémien, nous est malheureusement parvenue. L’exposition illustre les avancées de la recherche sur le travail de ce peintre, et propose de l’identifier à Hermann Schadeberg.

4 - Le somptueux Jardin de Paradis
Parmi les peintures les plus célèbres de l’art courtois, figure le panneau sur bois de chêne dit du Paradiesgärten (Jardin de Paradis, vers 1410-1420), conservé à la Städelsches Kunstinstitut de Francfort. Ce petit tableau portatif, œuvre de dévotion privée, figure une scène galante dans un jardin clos.
Sous une apparence profane, son iconographie raffinée résulte en réalité d’une mise en scène complexe d’un sujet religieux, ayant la Vierge pour personnage principal. Aucune information ne nous est toutefois parvenue sur le contexte de sa commande ni sur le nom de son peintre, demeuré inconnu comme bon nombre d’artistes du Moyen Âge. Il s’agissait vraisemblablement d’une personnalité majeure du domaine pictural strasbourgeois, exerçant également dans la gravure et la sculpture.
L’exposition offre par ailleurs la possibilité de confronter de manière exceptionnelle le panneau de Francfort avec deux autres œuvres attribuées au maître du Paradiesgärten, La Nativité de la Vierge et Le Doute de Joseph provenant tous deux d’un grand retable d’une église de la ville.

5 - Notre-Dame, la cathédrale de tous les records
Entreprise en 1015, la construction de la cathédrale Notre-Dame connaît un nouvel élan autour de 1400. Il s’agit alors de rivaliser avec les grandes cathédrales germaniques de Fribourg, Ulm, Vienne et Cologne. Les travaux se poursuivent sur la façade, qui est dotée d’une rose monumentale. Trois nouvelles parties sont également édifiées : le beffroi, par Michel de Fribourg, membre de la dynastie praguoise des Parler, puis l’octogone et la flèche nord par Ulrich d’Ensigen et Jean Hultz de Cologne. Achevée en 1439, celle-ci culmine à 142 mètres, record resté inégalé jusqu’au xixe siècle.
Cette construction a marqué les esprits du Moyen Âge, plusieurs grands dessins sur parchemin ayant circulé sur les grands chantiers européens. Un bel ensemble de sculptures, provenant de l’octogone, ainsi que quelques moulages des Damnés et des Élus, provenant de la partie haute du beffroi, viennent par ailleurs témoigner de la qualité du décor monumental, influencé par l’art praguois de Petr Parler et de ses fils.

6 - Ces « Belles Madones » venues de Bohème
La présence de ce type de figure à Strasbourg atteste une nouvelle fois des échanges qui ont alors existé avec le foyer artistique praguois. Très répandues en Bohème, ces grandes sculptures en bois ont été baptisées en 1923 « Belles Madones » par l’historien Wilhelm Pinder. Représentant la Vierge et l’Enfant, elles sont très nombreuses dans les églises de Bohème. Elles sont principalement caractérisées, malgré d’importantes nuances stylistiques, par la relation d’une grande tendresse établie entre la mère et l’enfant ainsi que par le très fort déhanchement de Vierges aux traits délicats.
Leur présence est attestée en Rhénanie mais aussi dans la région de Strasbourg, en Basse-Alsace, où la sculpture a pourtant longtemps été dominée par le travail du grès local. Plusieurs de ces « Belles Madones » ont été localisées dans des églises de pèlerinage alsaciennes dévolues au culte marial, notamment à Marienthal et Huttenheim.

7 - La prospérité de Strasbourg transforme son urbanisme
De son nom latin Argentina, Strasbourg est, au début du XVe siècle, une ville prospère qui force l’admiration des visiteurs. Ses constructions sont particulièrement remarquées : la cathédrale, bien sûr, mais aussi les nombreuses églises et couvents ainsi que les maisons bourgeoises bordant les méandres de l’Ill. La cité tire ses ressources de sa situation géographique, au carrefour de voies fluviales et terrestres, qui en fait une place commerciale majeure.
L’ancienne douane, située sur les bords de l’Ill à l’emplacement de l’ancien port, en témoigne encore aujourd’hui. Détruit par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, l’édifice de 1358 a été reconstruit à l’identique en 1956. C’est également au xve siècle que la ville connaît sa dernière grande extension intra-muros, avec l’absorption du quartier maraîcher de la Krutenau dans le périmètre de la nouvelle enceinte, construite entre 1387 et 1441.

Informations pratiques.
« Strasbourg 1400, un foyer d’art dans l’Europe gothique », jusqu’au 6 juillet 2008. Commissariat : Cécile Dupeux et Philippe Lorentz.
Musée de l’Œuvre Notre-Dame, 3, place du Château, Strasbourg. Ouvert du mardi au vendredi de 11 h à 18 h, à partir de 10 h les samedi et dimanche et jusqu’à 21 h le mardi. Tarifs : 5 € et 2,5 €. Nocturne gratuite le mardi. www.strasbourg1400.com

À Strasbourg.
La visite de la cathédrale s’impose, où l’on peut admirer une œuvre majeure, le pilier des anges (vers 1230), véritable prouesse architecturale pour l’époque. D’autres chefs-d’œuvre du genre sont signalés sur www.ot-strasbourg.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : 7 clefs pour comprendre Strasbourg 1400

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