Mardi 11 décembre 2018

Signes de vie

La calligraphie japonaise

Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998 - 1313 mots

En Occident, le terme de calligraphie renvoie généralement à l’exercice de la « belle écriture », alors qu’il désigne au Japon un comportement, une manière d’être, un moyen d’expression sur les plans littéraire, plastique et physique. En 1948, la prestigieuse exposition annuelle de « l’Art japonais », organisée depuis 1907 par le ministère de la Culture et de l’Éducation, lui a accordé droit de cité en tant que 5e section, aux côtés de la peinture japonaise traditionnelle, la peinture de style occidental, la sculpture et les arts décoratifs. Aujourd’hui, près de 18 millions de Japonais s’adonnent à la calligraphie.

La calligraphie prend sa source en terre chinoise, où elle émerge comme discipline autonome aux alentours du début de l’ère chrétienne. À cette époque, elle s’installe au tout premier rang des préoccupations de l’élite cultivée. Premier des arts visuels, avant la peinture encore considérée comme un artisanat mineur, elle devait accéder en peu de temps à un niveau philosophique, spirituel et artistique souverain dans la vie culturelle de l’Extrême-Orient. C’est au début de notre ère que les premières collections se sont constituées et que sont apparues les premières transactions commerciales des œuvres. En même temps, ont été rédigés les premiers textes de recensement historique, d’observation critique et de réflexion théorique, les “traités de calligraphie”.

La tradition classique, c’est-à-dire la mise en place de lignées de maîtres calligraphes faisant référence, fleurit dans les cours chinoises méridionales des IIIe et IVe siècles. Durant cette période, l’écriture chinoise pénètre lentement au Japon, souvent par l’intermédiaire de la Corée. L’introduction du bouddhisme et du confucianisme chinois va de pair avec l’adoption du système d’écriture chinois au Japon. Celui-ci adopte par la même occasion le style calligraphique dominant sur le Continent. Des phases d’identification spontanée et d’absorption de l’apport chinois ont été suivies de phases de repli sur soi, provoquant des transformations d’une vitalité remarquable. L’histoire de la calligraphie japonaise est ainsi rythmée par la tension créatrice provenant de la rencontre entre les deux cultures.

Les quatre trésors du lettré
Le Japon a emprunté à la Chine son écriture et lui a ajouté deux syllabaires de transcription phonétique (les kana, à partir du VIIIe siècle), pour faciliter notamment la notation phonétique d’éléments syntaxiques qui lui sont propres. C’est à la reproduction des caractères au moyen du pinceau, longtemps instrument unique de ces écritures, qu’il faut remonter pour comprendre la calligraphie. Les premières manifestations d’une attitude esthétique à l’égard de l’écriture, autrement dit les premières formes de calligraphie, traduisaient avec force l’une des principales exigences pratiques auxquelles obéit la technique : la lisibilité du texte. C’est à ce critère de lisibilité, associé à d’autres, que doit répondre toute tentative d’apprentissage de la calligraphie. Celle-ci débute par une longue période de maturation, pendant laquelle l’élève s’applique à former les caractères de la manière la plus régulière et la plus exacte qui soit. Le pinceau doit être tenu droit, verticalement, à bras levé, figé entre le pouce, l’index et le majeur. Les doigts restent immobiles pendant le tracé ; c’est le poignet qui donne le mouvement transmis à la touffe du pinceau courant sur la surface du papier. Le pinceau se transforme ainsi en un prolongement du bras, et donc du corps tout entier d’où émane le mouvement d’ensemble que le calligraphe insuffle à son ouvrage. Le maniement du pinceau se déroule invariablement en trois temps. En premier lieu, l’”attaque”, action qui marque l’amorce du tracé ; le deuxième temps correspond au “développement” : c’est l’exécution du corps même du trait réalisé ; enfin, la “terminaison”, lorsque le pinceau termine sa course et quitte la surface du papier. L’une des particularités remarquables de cet art réside dans l’extrême simplicité des moyens mis en œuvre pour sa réalisation : un pinceau, du papier, de l’encre et un encrier. Ce nécessaire est appelé en japonais “les quatre trésors du lettré” (bunbo shiho).

Le pinceau (fude) est constitué d’une touffe de poils – de chèvre, de lièvre, de martre, voire poils de moustache de souris ou cheveux –, astucieusement regroupés en couches concentriques qui permettent de constituer une réserve d’encre en son centre, appelé le “cœur” ; la partie extérieure de la touffe est dénommée le “manteau”. La touffe est collée à un manche, généralement en bambou, qui peut être aussi en bois, en métal, en os ou en ivoire. L’encre sera libérée de la touffe sur le papier en fonction de l’intensité de la pression exercée par le calligraphe sur une étendue plus ou moins large délimitée par les poils du manteau. Le papier (kami) remonte probablement au IIe ou au IIIe siècle
av. J.-C. C’est à cette époque que les techniques de fabrication passent d’un proto-papier à base de chanvre à une pâte de cellulose fabriquée à partir de déchets d’écorce de mûrier – on utilise aussi la soie, le chanvre, le bambou, le coton et, plus exceptionnellement, les fibres du riz. La propriété particulière de ce papier est d’absorber l’encre sans la faire se répandre comme le fait le papier buvard. Au Japon, le papier a connu un développement remarquable. Celui qui est utilisé par les calligraphes se présente sous une multitude de variétés et de couleurs. Certains de ces papiers sont teints ou finement peints de motifs variés (fleurs, animaux, plans d’eau). D’autres sont recouverts de poudres colorées qui adhèrent à la surface du papier. Quelques-uns sont richement imprimés ou contrecollés avec d’autres feuilles de papiers décoratifs.

L’encre (sumi) se présente généralement sous la forme de bâtonnets solides, fabriqués à partir de suie fine provenant de la calcination de la résine de pin ou de la combustion d’huile de lin. La suie recueillie est mélangée à des colles de peau ou de poisson ; on obtient alors une pâte qui est cuite au bain-marie, battue, et enfin pressée dans un moule en bois jusqu’à durcissement. Il est d’usage d’incorporer à l’encre ainsi fabriquée un peu de musc ou de camphre destinés à la parfumer et à protéger les œuvres des dégradations provoquées par les larves et les insectes. Quelquefois, on y ajoute même de la poudre d’or ou d’argent. La fabrication du moule, qui donne sa forme définitive au bâtonnet ou au pain d’encre (suzuri), est confiée aux meilleurs graveurs sur bois. Pour la calligraphie des textes sacrés du bouddhisme, on utilise de l’encre dorée ou argentée. La préparation de l’encre fait partie de l’exercice de calligraphie. Elle est réalisée en frottant en un mouvement circulaire, à peine appuyé, le bâtonnet d’encre tenu verticalement sur la surface de la pierre où une petite quantité d’eau a été préalablement déposée. L’encre est ainsi diluée dans l’eau, et le calligraphe en règle minutieusement l’intensité souhaitée.

L’élément d’analyse et de critique qui permet d’apprécier la beauté d’une calligraphie est “la ligne”, ou mieux “le trait” produits par le pinceau. C’est le tracé, dans sa réalité physique, qui démontre la vitalité et le rythme que le calligraphe a réussi à transcrire dans son œuvre. En se référant au répertoire de tous les styles, le calligraphe donne corps à son œuvre. Libéré des contraintes mécaniques de l’apprentissage, débarrassé des tracés monotones et répétitifs, il procède à l’engendrement de formes qu’il puise dans les profondeurs de son être. Devant le calme absolu que lui procure la feuille blanche et l’encre noire, il est immobile ; son corps et son esprit tout entiers sont mobilisés. La calligraphie représente pour lui l’activité par excellence, et aussi l’activité la plus intense qu’il soit capable de mener. C’est probablement la raison pour laquelle il renouvelle sans cesse cette pratique, “parachèvement de la création qui laisse dieux et démons stupéfiés”. Pour son plus grand plaisir, l’amateur contemple lui aussi ces “signes de vie”, cette “écriture du cœur”, dont les traités parlent depuis près de deux mille ans.

À voir

“Les Maîtres de l’encre�?, jusqu’au 11 juillet, Mitsukoshi Étoile, 3 rue de Tilsitt, 75008 Paris, tél. 01 44 09 11 11, tlj. sauf dim. 10h-18h.

À lire

Catalogue, préface d’Yves Coppens, textes d’Anne-Marie Christin, André Kneib, Bunpei Tamiya, Mainichi Shimbun, 170 ill., 120 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : Signes de vie

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