Dimanche 16 décembre 2018

Au Carré d’art de Nîmes

Sigmar Polke en pleine lumière

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 495 mots

NÎMES - Prévue de longue date, l’exposition de Sigmar Polke au Carré d’art devait initialement être consacrée au thème de l’histoire.

À sa manière, le peintre avait célébré la Révolution française dans une exposition parisienne à l’occasion du bicentenaire, avec des œuvres grinçantes dont on retrouve quelques-unes à Nîmes. On y découvre aussi des tableaux plus anciens, évoquant, par des allégories détournées, l’Europe, le terrorisme, l’impérialisme ou encore les camps, qui hantent l’univers de Polke depuis ses débuts.

Une série de tableaux récents, où, comme souvent dans son œuvre, l’humour et le tragique sont contraints de coexister, se réfère à l’empire soviétique. Mais, avec le pied gigantesque d’un Yeti qui écrase une foule, Polke souligne sans détours la dimension universaliste de son propos. Et affirme du même coup une esthétique qui ne recule devant rien, et qui, bien loin de se protéger des dangers de la peinture, les accueille tous, à la fois avec bienveillance et ironie, avec générosité et sévérité critique.

Tout est possible
C’est avec une désinvolture souveraine vis-à-vis des grands sujets comme des convenances du bon goût ou encore des dogmes modernistes que Polke essaye tout, ose tout, comme si tout était effectivement possible. Il se méfie seulement de lui-même et de son talent.

Réserve à laquelle on peut imputer des chefs-d’œuvre d’ironie et de distance, comme ce tableau constitué de torchons de cuisine illustrés, simplement cousus les uns aux autres. La pauvreté du matériau et son aspect dérisoire ne sont nullement exaltés : Polke métamorphose, sans rhétorique ni pesanteur, tout ce qu’il emploie. Et jamais il ne cherche à donner la moindre leçon.

Les sujets qui lui servent de points de départ, grands et petits, sublimes et dérisoires, emphatiques ou prosaïques, ne font l’objet d’aucune hiérarchie. D’une majestueuse Apparition de la Vierge, où la vision se perd, à une Jeep, dont seuls les contours sont marqués sur une toile transparente, Polke ne se livre pas plus au mélange cynique des genres qu’à la dérision.

Au contraire, il prend à la lettre la possibilité donnée à l’artiste moderne (pour le meilleur et pour le pire) de manipuler les images comme bon lui semble. Sauf qu’il ne porte pas à l’image un crédit illimité, une croyance aveugle, et qu’il ne s’échine pas plus à en produire une critique rationalisée et didactique.

Pour lui, l’image est à la peinture ce que l’histoire est à la morale. Et si, en définitive, l’Histoire en tant que telle est bien loin d’être le fil rouge de l’exposition, on comprend que cela n’a pas la moindre importance. La peinture, semble-t-il suggérer, n’est jamais là où on l’attend, et il serait vain de vouloir lui assigner une fois pour toutes un style et un propos. Que l’on ne conclue pas pour autant que l’éclectisme est le maître-mot de cette œuvre : la morale est sa seule donnée objective.

Carré d’art

Jusqu’au 9 octobre. L’exposition sera ensuite présentée à l’Ivam, Centro Julio Gonzalez, à Valence (Espagne) du 20 octobre au 15 janvier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : Sigmar Polke en pleine lumière

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