Monument

Saint Michel retrouve son île

Par Virginie Duchesne · L'ŒIL

Le 25 juin 2015 - 1671 mots

En Normandie, à la frontière avec la Bretagne, le Mont-Saint-Michel accueille chaque année près de 3 millions de visiteurs. De nouveaux aménagements tentent aujourd’hui de concilier afflux touristique et respect du patrimoine architectural et naturel du mont et de sa baie. En 2015, le site a retrouvé ainsi son caractère insulaire tout en continuant d’ouvrir ses portes aux visiteurs et aux pèlerins.

Le temps maussade de cette fin avril ne parvient pas à gâcher la vue imprenable et spectaculaire sur la montée des eaux autour de l’île, depuis la terrasse de l’ouest de l’abbaye, en haut du mont. La marée envahit progressivement toute la baie – la légende qui veut que l’eau monte « à la vitesse d’un cheval au galop » est grandement exagérée –, et le mont se retrouve isolé du continent pour quelques minutes. Rien d’étonnant pour une île. Sauf que l’on n’avait plus vu cela depuis 1878, date à laquelle une digue-route fut construite pour en favoriser l’accès. Une ligne de chemin de fer circulera même jusqu’en 1938. À ce rythme, des études prévoyaient à l’époque que le site perdrait tout caractère maritime au milieu des années 1990 puis se retrouverait peu à peu entouré de prés salés. Les nombreux aménagements successifs depuis le milieu du XIXe siècle ont donné la priorité aux cultures alentour, à la préservation du rivage, aux pèlerinages puis au tourisme. Ainsi, pour assurer l’irrigation des terres et contrôler le cours du Couesnon, petit fleuve qui se jette dans la baie, des canaux au XIXe siècle puis un premier barrage en 1969 ont été construits avec pour conséquence l’ensablement du site.

Une passerelle sur pilotis
La fièvre touristique incite dans les années 1970 à la création d’un parking au pied des remparts : jusqu’à quatre mille véhicules et trois cents cars peuvent y stationner, défigurant définitivement le mont et sa baie. En 1995, l’affaire est entendue : le site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979 retrouvera son caractère maritime. Le syndicat mixte Baie du Mont-Saint-Michel, regroupant les deux régions Basse-Normandie et Bretagne, le département de la Manche et les communes du Mont-Saint-Michel, de Beauvoir et de Pontorson, assure la maîtrise d’ouvrage du projet pour un budget de 184 millions d’euros sur dix ans. Première étape : la réalisation du barrage sur le Couesnon, conçu par Luc Weizmann, qui permet dès 2009 d’initier un désensablement lent par un système de « chasse d’eau » qui emporte les sédiments au loin. Déjà quarante hectares ont été gagnés par l’eau. L’objectif est de cent. Pour cela, la digue-route qui empêchait la circulation de la mer a été détruite et, pour la remplacer, une passerelle sur pilotis, dessinée par Dietmar Feichtinger, glisse jusqu’au parvis du mont à 400 m en amont de l’entrée. Mais la préservation du patrimoine a un prix. Les visiteurs laissent désormais leur voiture à deux kilomètres du site, dans les terres, à proximité d’un centre d’information, et peuvent emprunter les navettes ou les maringotes (navettes tractées par deux chevaux) pour atteindre l’entrée du Mont-Saint-Michel. Ce service a été délégué à Transdev Veolia, une entreprise privée qui a fixé le tarif à 12 euros. Un prix salé qui fait grincer des dents les touristes, mais surtout les locaux qui représentent un tiers des visiteurs ainsi que les réguliers aux offices de l’église paroissiale Saint-Pierre et les commerçants montois qui lui imputent une baisse de la fréquentation dès sa mise en place en 2012. Depuis, la fréquentation a de nouveau augmenté. Car le bénéfice en matière de paysage est indiscutable : dégagé des voitures et des cars de touristes, relié au continent par une passerelle légère, le mont Saint-Michel se dresse à nouveau comme une île au milieu de la baie lors des grandes marées.

Une vingtaine d’habitants
À l’intérieur des remparts, les visiteurs ont peu à peu remplacé les pèlerins et les habitants de ce petit rocher de 7 ha. Au cours du Moyen Âge, ces derniers ont été jusqu’à 500. Ils sont aujourd’hui une vingtaine dont les personnes de l’administration de l’abbaye, cinq moines, sept sœurs et trois prêtres des Fraternités monastiques de Jérusalem installées depuis 2001. Seule la moitié des visiteurs du mont se rend jusqu’au sommet pour voir de près « la Merveille » de l’abbaye, chef-d’œuvre du gothique normand accroché à la pente nord du rocher depuis le XIIIe siècle. Un magnifique cloître se dévoile au sommet des trois étages de ce double corps de bâtiments qui comprend un cellier et une aumônerie puis, au-dessus, le scriptorium et la salle des hôtes qui recevait à l’époque les pèlerins de marque. L’ensemble a été bâti sur des constructions successives nécessaires à la vie monastique qui s’y est établie dès 708, date de la fondation du premier oratoire dédié à l’archange Michel par Aubert, évêque d’Avranches. À la Révolution, l’abbaye est convertie en prison, accueillant plus de 14 000 prisonniers en 70 ans, ce qui lui a valu sa conservation, mais aussi quelques tristes aménagements comme un plancher dans l’abbatiale pour installer le dortoir et la disparition des verres, des peintures murales et des pavements de terre cuite. Après cette histoire mouvementée et les premières restaurations entreprises à la fin du XIXe siècle, le Centre des monuments nationaux qui gère aujourd’hui l’abbaye doit accueillir 1,3 million de visiteurs par an, ce qui fait de ce site le second le plus fréquenté de son réseau après l’Arc de triomphe. C’est au rez-de-chaussée de la Merveille que l’accueil-boutique a été installé dans le cellier et l’aumônerie restaurée pour un budget de 3,6 millions. Le monument est un chantier permanent : cinq opérations différentes sont menées de front au cours de cette année, allant de la consolidation des rochers sur les faces ouest et nord à la restauration des vitraux de l’abbatiale. Puis viendront celles du cloître et des façades de la Merveille. Saint Michel, au sommet, a retrouvé son île et continue de veiller sur treize siècles d’histoire.

L’escalier de dentelle
Monter au sommet du Mont-Saint-Michel est désormais possible. Une fois par mois, une visite conférence – au titre évocateur « Un dimanche dans le ciel de l’archange » – permet d’accéder au panorama exceptionnel sur la baie depuis les terrasses du chœur. L’escalier de dentelle qui tire son nom de sa rampe finement sculptée dans le granit mène jusqu’au clocher. Il est l’unique passage aménagé dans un arc-boutant de l’église abbatiale. On y accède depuis le déambulatoire du chœur.
Renseignement et réservation : 02 33 89 80 00 ou abbaye.mont-saint-michel@monuments-nationaux.fr, tarifs : 9 et 7 €.

Le spectacle des grandes marées
En 2015, le Mont-Saint-Michel a retrouvé son caractère insulaire. Ce spectacle a désormais lieu deux fois par jour, lors des grands coefficients de marée, c’est-à-dire à plus de 110. Depuis la destruction de la digue-route et du parking au pied du mont, l’eau vient entièrement envahir la baie et entoure l’île de l’archange saint Michel. Pour assister au spectacle, il est possible d’accéder à la terrasse de l’Ouest de l’abbaye lors des soirées « Grandes marées » les 31 août et 29 septembre prochains. Sur la passerelle y menant, la vue du Mont-Saint-Michel se reflétant dans l’eau est tout aussi époustouflante.
Dates des prochaines grandes marées :
30, 31 août et 1er septembre –
28, 29 et 30 septembre – 27, 28 et 29 octobre.

L’église Saint-Pierre, l’autre lieu de culte du mont
Il n’y a pas que l’abbaye au Mont-Saint-Michel. À mi-parcours de la montée, au cœur du village, apparaît l’église paroissiale Saint-Pierre. Bâtie au XIe siècle, elle est entièrement remaniée aux
XVe et XVIe siècles. Elle ne possède qu’un seul bas-côté dont une des chapelles conserve une réplique de la statue en argent de saint Michel. L’affleurement du rocher au fond de l’église rappelle la topographie singulière du site et le tour de force des constructions humaines sur ce bout de pierre au milieu de la baie. Dans le cimetière attenant, reposent entre autres Montois, la mère Poulard et son mari. L’ancienne femme de chambre avait suivi son patron, l’architecte Édouard Corroyer, élève de Viollet-le-Duc chargé de la restauration de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en 1878, avant de devenir aubergiste.

Découvertes archéologiques au pied du mont
Les terrassements au pied des remparts du Mont-Saint-Michel ont été l’occasion de belles découvertes archéologiques, comme celle des soubassements de maisons du village qui s’étaient déployées sur la grève en-dehors de la fortification primitive du
XIIIe siècle. D’autres découvertes portent sur l’histoire des fortifications qui étaient auparavant connues essentiellement par les textes ou par le plan-relief du mont de 1690 encore visible au Musée des Invalides. C’est le cas des fondations d’une tour bastionnée du
XVe siècle qui, ruinée par les courants marins, a été remplacée en 1732 par la Tour basse. L’étude archéologique menée sur le terrain par François Caligny Delahaye, archéologue à l’Inrap, a confirmé cette érosion, ralentie aujourd’hui par des enrochements en amont des remparts, dernière étape des grands travaux de 2015.
Monographies d’édifices : Le Mont Saint-Michel, sous la direction de Henry Decaëns, Éditions du Chêne, collection collection Monographies d’édifices, parution : octobre 2015, 256 p., 45 €.

Les manuscrits du mont au Scriptorial d’Avranches

Le Scriptorial d’Avranches, inauguré en 2006, conserve et expose les quelque 3 500 livres de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. À la Révolution française, les biens de l’Église sont confisqués et la bibliothèque des moines est déposée en 1791 au chef-lieu d’Avranches. Conservés pendant longtemps à la bibliothèque patrimoniale de la ville, les livres, dont 199 manuscrits, ont désormais leur musée, monument contemporain tout en béton conçu par les architectes Cléris Daubourg et Berjot à l’intérieur des fortifications. Le parcours ascensionnel, pour rappeler la montée vers l’abbaye, présente l’histoire du mont et de la fondation du premier oratoire par Aubert en 708. Un hologramme de son crâne percé par le toucher du doigt de saint Michel lorsque celui-ci lui ordonne de construire un sanctuaire sur le « Mont Tombe » rappelle que la vraie relique est conservée dans le trésor de la basilique Saint-Gervais de la ville. La visite se poursuit sur l’histoire et les techniques de fabrication d’un manuscrit. Elle s’achève dans le « trésor » du Scriptorial : une salle sombre où sont exposés en permanence et par roulement quinze manuscrits originaux.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°681 du 1 juillet 2015, avec le titre suivant : Saint Michel retrouve son île

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