Impressionnisme

Pissarro revient en force

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 29 mars 2017 - 791 mots

Plus de trente ans après sa dernière grande exposition en France, Camille Pissarro est à l’affiche dans trois musées
de Paris et sa région. Tour d’horizon.

PARIS, PONTOISE - « Non, il n’y a pas d’anniversaire ! », s’amuse Christophe Duvivier, spécialiste de Pissarro, commissaire de l’exposition « Camille Pissarro, impressions gravées » au Musée Tavet-Delacour de Pontoise (Val-d’Oise), dont il est le directeur ; celui-ci est aussi co-commissaire de l’exposition « Pissarro, le premier des impressionnistes » au Musée Marmottan Monet, à Paris, avec Claire Durand-Ruel Snollaerts, également spécialiste du peintre et auteure, en compagnie de Joachim Pissarro, de son catalogue. Si ces deux expositions ont été conçues en parallèle, il n’était pas prévu que la Réunion des musées nationaux présente dans le même temps « Pissarro à Éragny, la nature retrouvée » au Musée du Luxembourg, sous le commissariat du spécialiste américain Richard Brettell et de Joachim Pissarro, historien de l’art et descendant de l’artiste. « Un jour, raconte Christophe Duvivier, Richard Brettell nous a téléphoné pour nous dire : “C’est formidable, nous montons notre exposition en même temps que la vôtre !” Sur le moment, c’était un peu inquiétant, mais tout cela a créé une dynamique très positive ! »

Un anarchiste revendiqué
Camille Pissarro (1830-1903) n’avait pas fait l’objet d’une grande exposition en France depuis 1981. Si les historiens de l’art savent ce que lui doit le mouvement impressionniste, dont il fut l’aîné et la force agissante (il est le seul à avoir participé à toutes les expositions du groupe), le grand public est plus attiré par le bonheur de Renoir ou la hardiesse de Monet – ce qui était déjà le cas de leur vivant. Pourtant, les innovations venaient souvent de Pissarro. Le Musée Marmottan, qui opte pour la chronologie, a le mérite de mettre l’accent sur la date des œuvres qui le montrent à la pointe de la recherche. Gelée blanche à Ennery a ainsi été peinte en 1873. Quasiment dépourvu de perspective, ce paysage est strié de lignes bleutées : ce sont les ombres d’arbres dénudés par l’hiver situés à l’extérieur du tableau. Monet n’a encore jamais eu cette audace. En 59 œuvres jamais ou rarement vues en France – le catalogue raisonné en compte 1 500 –, le parcours du peintre apparaît ardu. Il n’y a pas de ligne directrice, telle la tension vers l’abstraction chez Monet, mais plutôt un faisceau permanent de voies à explorer.

Ce qui caractérise Pissarro, c’est le sujet. Il peint humblement des motifs rustiques, cherchant à révolutionner non les thèmes mais la peinture. Il n’est pas Millet : ses paysans vaquent à leurs travaux avec un bonheur tranquille dans des paysages banals, toutes caractéristiques que Gauguin reprendra à son arrivée à Pont-Aven. Et lorsqu’il s’attaque, grâce à sa proximité avec Degas, aux grandes figures, il leur invente une présence différente. À ce titre, sa Jeune fille à la baguette de 1881 annonce la Jeune Bretonne assise de Gauguin (1889).

Pissarro, qui a fréquenté les ateliers seulement pour y profiter des modèles, était un anarchiste revendiqué, rejetant Dieu et maîtres. Pourtant, il fut réellement un élève – de Melbye, Corot, Daubigny – et un maître, mais sans rapport hiérarchique, dans le compagnonnage. Cet intellectuel humaniste était un artiste à l’ancienne. Il ne disposait pas de bottega, comme s’appelait l’atelier des maîtres italiens, mais d’une petite boutique d’amitié et d’entraide, où il apprenait la gravure au côté de Degas, donnait des conseils de peinture à Cézanne et Gauguin, formait ses fils, tous peintres.

Précurseur du divisionnisme
L’estampe, dont il est un grand maître (et il faut se rendre à Pontoise pour le mesurer), lui permet des expériences. Ses aquatintes des années 1870 annoncent déjà le divisionnisme. C’est en s’y référant avec Seurat et Signac qu’il les engagera sur ce chemin qu’il suivra lui-même quelque temps. En 1880, raconte Christophe Duvivier dans le catalogue Pissarro, impressions gravées, il expose dans un même cadre plusieurs états d’une même planche. Il venait d’inventer les séries.

À Marmottan, ce foisonnement d’idées résumé en quelques tableaux donne presque le tournis. Au Luxembourg, où l’exposition se concentre sur les années vécues à Éragny (1884-1903), les 117 œuvres exposées, dont de nombreux dessins, quelques estampes et des livres édités par le fils aîné de Camille, Lucien, racontent une activité tournée vers la campagne et les discussions artistiques. Tout y est si lumineux que le relatif oubli du peintre, en France, paraît un mystère. Le galeriste Lionel Pissarro est pourtant optimiste : « Sa notoriété est installée de manière définitive. Aujourd’hui, son record en vente publique est de 32 millions de dollars [env. 29,8 millions d’euros] et il n’y a plus une capitale au monde où l’on ne peut voir une œuvre de Pissarro. Cela prend du temps. »  

Pissarro, impressions gravées
Jusqu’au 11 juin, Musée Tavet-Delacour, 4, rue Lemercier, 95300 Pontoise.
 
Pissarro, le premier des impressionnistes
Jusqu’au 2 juillet, Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, 75016 Paris.
 
Pissarro à Éragny
Jusqu’au 9 juillet, Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris.

Légende Photo
Camille Pissarro, Gelée blanche à Ennery, 1873, huile sur toile, 65 x 93 cm, Musée d’Orsay, Paris. © Photo : RMN (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°476 du 31 mars 2017, avec le titre suivant : Pissarro revient en force

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