Pincemin, peintre explorateur

Par Lina Mistretta · L'ŒIL

Le 27 avril 2010 - 890 mots

Des empreintes de grillage au retour à la figure, en passant par le collage de carrés découpés aux recherches chromatiques, l’œuvre de l’artiste colle parfaitement aux préoccupations de son temps.

Dans les années 1960, lorsqu’émerge une nouvelle génération d’artistes, se pose la question de la place de la peinture française en termes de statut et de rayonnement. Alors qu’il est plus apte à promouvoir un universalisme, l’art français a entamé son purgatoire. L’école de Paris – tard nommée, tôt éclatée – est en pleine tourmente. Elle ne s’impose plus comme une alternative face à l’école de New York omniprésente.

Support-Surface
Lorsqu’en 1971 Jean-Pierre Pincemin intègre Support-Surface, le groupe semble apporter une vraie réponse française sur une scène artistique dominée par l’art américain. Pincemin connaît très tôt cette peinture américaine pour l’avoir regardée dans les galeries de Saint-Germain depuis l’âge de dix-sept ans. Ses premiers tableaux de la fin des années 1960 rappellent ces connaissances : une de ses premières œuvres est une immense toile abstraite bleutée que n’aurait pas reniée Robert Rauschenberg.

Au sein du groupe Support-Surface, Pincemin participe à une interrogation sur les conditions et le statut de la peinture. Il en ressort que « la grande affaire en peinture c’est la peinture elle-même », le sujet passe au second plan. Matériaux et gestes créatifs sont à égalité avec l’œuvre finale. Le support traditionnel est remis en question : « Dezeuze peint des châssis sans toiles, Pincemin et Viallat peignent des toiles sans châssis. »

Sur ces surfaces « libres » sans châssis, Pincemin expérimente ses empreintes d’objets trempés dans la peinture et ses carrés-collés, répétition en série de carrés de toile teintés et collés sur des surfaces rythmées. Ces processus de création associant l’automatisme du geste à la répétition d’une séquence simple signent les pratiques minimalistes de l’époque. Mais par la technique du pliage et du collage, Pincemin dépasse le cadre d’un vocabulaire minimal et rend la peinture lisible. La couleur mise en tension par l’intensité de la matière libère ses ondes vibratoires.

La « rencontre avec la figure »
Dès les années 1980, l’avant-garde allemande et italienne, en réaction contre l’art conceptuel et minimaliste, prône le retour aux formes traditionnelles d’une peinture qui puise son inspiration dans l’histoire de l’art, les cultures populaires ou primitives. À l’instar de ces mouvements, alors que continue son processus de libération d’un ordre minimaliste trop rigide à son goût, Pincemin intègre la figure dans ses œuvres. Et précise : « Ce n’est pas de la figuration pour la figuration, c’est la rencontre avec la figure. »

Malgré les apparences, ses recherches s’interdisent tout retour ou détour. Pis, elles entrent en guerre contre ses habitudes. Quitte à dynamiter son propre système : éclatement de l’orthogonalité, passage de la ligne droite à la courbe – avec violence lorsque l’œuvre résiste à la force du peintre. Comme Picasso, il aurait pu dire : « Chacun de mes tableaux est une somme de déconstruction. »

Pincemin aura exploré tous les mouvements, les techniques, les matériaux. Il a produit une œuvre multiforme, riche, éclectique, déconcertante parfois. Jusqu’à la fin de sa vie, il fut dans l’obsession de la construction de la peinture et dans une démarche plus large dans l’interrogation permanente de la fonctionnalité de l’art.

Roubaix, Céret et Angers : trois lieux, trois expositions

Pas moins de trois musées se sont associés pour rendre un hommage à la mesure de l’œuvre foisonnante et riche de Jean-Pierre Pincemin. La répartition des œuvres sur les différents sites est liée à la spécificité de chaque établissement et sa relation à l’artiste lui-même, mais correspond aussi à une vraie logique de fidélité à son parcours.

Rétrospectives ou non, des propos complémentaires
À la Piscine de Roubaix, c’est le travail sur les toiles libres qui s’est imposé comme un sujet en parfaite résonance avec la vocation textile du musée. Elle porte sur la première partie de l’œuvre de Pincemin – son entrée en peinture – durant laquelle il expérimente ses empreintes et ses carrés collés. Le déroulé chronologique va jusqu’en 1986 celui du cycle de L’année de l’Inde, période clé de son travail où il renoue avec la figure. Les sculptures réalisées durant cette période créent un pont étonnant avec l’intérêt du musée pour le travail sur les volumes. La fin du parcours présente un ensemble de céramiques, de meubles et de tapis réalisés par l’artiste qui s’inscrit tout naturellement dans la personnalité de la Piscine.

Céret et ses alentours ont été le lieu de passage des plus grands artistes de la deuxième partie du xxe. Le musée a depuis 1966 joué un rôle déterminant pour l’avant-garde de cette période. Il a accueilli nombre d’artistes émergeants d’après-guerre et des groupes apparus dans les années 1960-1970 tel Support-Surface dont Jean-Pierre Pincemin fut un acteur majeur. Dans le cadre de cette rétrospective, Céret propose les grandes étapes du peintre et met également l’accent sur La Chasse au tigre, La Dérive des Continents et L’année de l’Inde. Les sculptures monumentales tiennent une place dominante dans l’exposition.

Pour le musée d’Angers qui avait déjà présenté le travail de l’artiste en 1997, il ne s’agit pas là d’une rétrospective. L’intention était de renouveler les choix de l’exposition précédente. Il met l’accent sur deux périodes clés de Pincemin, celle des toiles libres (1967-1975), période expérimentale de l’artiste et sur les peintures des dernières années (2005) à la fois puissantes et énigmatiques.

Autour des expositions

À La Piscine de Roubaix (59), jusqu’au 13 juin 2010. Du mardi au jeudi, de 11 h à 18 h, le vendredi jusqu’à 20 h, le week-end de 13 h à 18 h. fermé le 1er et le 13 mai. Tarifs : 4,50 et 3,50 euros. www.roubaix-lapiscine.com

Au musée des Beaux-Arts d’Angers (49), du 8 mai au 19 septembre 2010. Tous les jours de 10 h à 18 h 30. Tarifs : 4 et 3 euros. www.musees-angers.fr

Au musée d’Art moderne de Céret (66), du 26 juin au 10 octobre 2010. Tous les jours de 10 h à 18 h du 26 au 30 juin et du 16 septembre au 10 octobre ; jusqu’à 19 h du 1er juillet au 15 septembre. Fermé le 5/10. Tarifs : 8 et 6 €. www.musee-ceret.com

Sur artclair.com En 2004, un an avant sa disparition, Pincemin confiait à L’œil [n°557] ses réflexions sur son œuvre. Un entretien à cœur ouvert à lire sur artclair.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°624 du 1 mai 2010, avec le titre suivant : Pincemin, peintre explorateur

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque