Art moderne

XXE SIÈCLE

Picasso et Fellini, une amitié rêvée

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 2 mai 2019 - 677 mots

PARIS

La Cinémathèque propose un dialogue imaginaire entre l’œuvre de Federico Fellini et celle de Pablo Picasso, fondé sur l’admiration que le maestro voua à l’artiste espagnol et la proximité de leurs univers.

Federico Fellini. Rêve du 18 janvier 1967, Le Livre de mes rêves, volume I. © Comune di Rimini Cineteca - Archivio
Federico Fellini, Rêve du 18 janvier 1967, Le Livre de mes rêves, volume I
© Comune di Rimini Cineteca - Archivio

Paris. Développer un propos inédit autour de l’œuvre de Picasso relève de la gageure. C’est pourtant ce que réussit l’exposition de la Cinémathèque française. Il faut dire que Picasso n’en est pas le sujet central, puisqu’il est question ici d’un Picasso rêvé par Fellini, auquel le peintre espagnol apparaissait en songe. Le réalisateur de la Dolce Vita rapporte ainsi trois occurrences dans Le Livre de mes rêves, où il consigne ses visions nocturnes, dessins naïfs annotés de sa main. Dans le rêve du 22 janvier 1962, un Picasso en short rouge reçoit Fellini et Giulietta Masina à sa table, autour d’une bouteille de vin. Une période de crise pour le réalisateur de Huit et demi, qui raconte aussi comment ce compagnon bienveillant, en nageur vigoureux, le guide une nuit en haute mer. Tout au long de sa carrière et des nombreuses interviews qu’il donna, Fellini cita abondamment son aîné, non comme une influence, mais comme une « source de création, comme force irradiante, stimulation, impulsion », explique-il dansun entretien filmé diffusé en début de parcours. « C’est un fait connu des cinéphiles qui s’intéressent à Fellini, beaucoup moins des amateurs d’art », estime la commissaire de l’exposition Audrey Norcia.

Lorsque, en 2015, cette historienne de l’art aborde le sujet à l’occasion d’une conférence, Bertrand Ruiz-Picasso, petit-fils de l’artiste présent dans la salle, n’en revient pas. « Il faut en faire une exposition », suggère alors le cofondateur et président de la Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte (Faba). La Faba prête une cinquantaine d’œuvres picassiennes. Après le Museo Picasso Málaga en 2018, les voici à la Cinémathèque française. Il s’agit de peintures de petit format, de dessins à l’encre ou au fusain, de gravures, de sculptures, de céramiques, des pièces pour certaines peu montrées et rarement réunies. Elles entrent en dialogue avec des extraits de films felliniens, croquis de tournage, affiches, costumes, accessoires… répartis selon un découpage en cinq chapitres, comme autant d’obsessions communes aux deux créateurs. Le cirque, placé au centre, compte parmi les passions qui les accompagneront, tous deux leur vie durant. Les dernières années de son existence, Picasso y consacrera encore une ultime série à travers les planches de sa « Suite 347 » (Au cirque : acrobates, girafes, nageuses [1968]). Et puis il y a les femmes et la sexualité, bien sûr, mais aussi la corrida. Et l’Antiquité.

Une rencontre fantasmée

Alors qu’il voyage en Italie en quête d’idées pour la création du rideau de scène, des décors et des costumes du ballet Parade (1917), dont Cocteau lui a passé commande, une fresque vue au Musée de Naples frappe l’imagination de Picasso. « Il ne connaissait la civilisation grecque et romaine qu’au travers de ses visites au Louvre, il la découvre alors in situ », relève Audrey Norcia. Cette iconographie millénaire vient nourrir sa mythologie personnelle. Or, on retrouve cette fresque pompéienne dans une séquence du Satyricon de Fellini. Le cinéaste savait-il que le peintre l’avait vue et admirée ? Cela est difficile à dire. Car voilà, les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Croisés, souvent : à Cannes, où Picasso habite et est membre du Comité d’honneur du Festival de Cannes.

Le cinéma est loin d’être étranger au peintre, auquel Henri-Georges Clouzot consacre un documentaire présenté sur la Croisette. Une première fois, en 1957, Georges Simenon veut présenter Fellini à Picasso, qui s’évapore dans la foule. Une deuxième fois, en 1961, ils montent les marches du palais des festivals à quelques secondes d’intervalle. Peut-être alors, échangent-ils un bref regard. Mais malgré les nombreuses relations qu’ils ont en commun, par exemple Antonello Trombadori, critique d’art, journaliste et homme politique proche du maestro italien, très actif dans l’exposition consacrée à Picasso à Rome en 1953, l’aventure n’ira pas plus loin. « Picasso aimait que l’on vienne à lui, commente Audrey Norcia, Fellini était timide. » Pour ce dernier, l’artiste joua sans doute éternellement le rôle de l’ami imaginaire, d’autant plus idéal.

Quand Fellini rêvait de Picasso, La Cinémathèque,
jusqu’au 28 juillet, 51 rue de Bercy, 75012 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°522 du 26 avril 2019, avec le titre suivant : Picasso et Fellini, une amitié rêvée

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