Samedi 7 décembre 2019

Evénement

Munch - Irrésistible à Beaubourg

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 23 août 2011 - 1042 mots

Sa vie, le peintre et graveur norvégien la porta longtemps tel un Sisyphe. Sa vie, il aurait pu la briser sur le rocher de la fatalité. Depuis les cimes du désespoir. Trop dure, trop violente. Mais n’en fut rien. Histoire d’un sursaut, d’une liberté…

Au terme de la magistrale exposition que le Centre Pompidou consacre à Edvard Munch (1863-1944), il y a cette épreuve gélatino-argentique de 1930 (Autoportrait face à la maison, Ekely). L’artiste s’y représente de profil, légèrement en contre-plongée. De quoi accentuer le port de cette tête, qu’il a belle, et la blancheur immaculée de ce col rigoureusement amidonné. Le cheveu blanc, la veste impeccable, Munch a des allures de commandeur. Le profil numismatique lui va comme un gant. C’est du moins ce qu’il semble se dire, satisfait et repu. Superbement frondeur.

Or, combien de chemin(s) parcouru(s) depuis cette autre photographie qui, en 1864, montre le jeune Edvard, le visage flou – déjà –, dans les bras de cette mère aux airs de madame de Senonnes rigoriste ? Combien de personnages rencontrés, ceux-là mêmes qui, jamais, n’eussent prédit à ce singulier Norvégien quelque quatre-vingts années de vie, d’une vie bien remplie ? Après tant de conflits intérieurs, de barbaries aperçues (L’Exécution, 1929) et de guerres traversées, Edvard mourut en 1944, à l’heure d’une Libération. Un signe, certainement. 

L’enfance, cette stèle
An 1863. Comme un autre signe. L’année de naissance de Munch coïncide avec celle de la création d’Olympia par Manet, un artiste envoûtant que le Scandinave admirera, pour son talent, mais aussi pour son insoumission.
À Loten, puis dans un faubourg de Christiania, l’ancienne Oslo, Munch découvre l’âpreté de la vie, ses misères et ses paradoxes. Par son père, médecin de l’armée, et son oncle, historien notoire, le jeune Edvard appartient à une bourgeoisie intellectuelle impécunieuse, l’argent – rare – ne parvenant jamais à apaiser les maux – fréquents. Car, en ces premières années, l’infortune est moins matérielle que morale : Munch n’a pas 6 ans lorsque Laura, mère dévouée de cinq enfants, est emportée par une tuberculose qui, neuf ans plus tard, le prive de Sophie, la sœur adorée.
De ces deux épisodes funestes, Munch tirera deux toiles – La Mort de la mère (1893) et L’Enfant malade (1896) –, manière de digérer ce que d’autres affronteront avec peine, depuis Laura, cette sœur cadette qui sombre dans une folie clinique, jusqu’à Christian, ce père dont la gaieté et la douceur céderont devant des accès de dépression et de rage. 

L’apprentissage, cette impasse
Bien sûr, il y aura des toiles solaires, comme indifférentes au désespoir (Neige fraîche sur l’avenue, 1906) ; bien sûr, il y aura des compositions vierges de toute douleur (Homme noir et jaune dans la neige, 1910-1912). Mais ces années fondatrices, Munch les passera le plus souvent agenouillé, au chevet des siens. Premier genou à terre.
Sur ce chemin de croix, la peinture est un viatique. Edvard la pratique dès 1880, encouragé par une tante bienveillante. Sous l’égide de Christian Krohg et Frits Thaulow, deux artistes naturalistes majeurs, Munch prend part à la bohème norvégienne dont certaines idées progressistes, en matière d’indépendance esthétique, de justice sociale et d’amour libre, le séduisent : ce sont elles qui en font un buissonnier convaincu, mais aussi un jaloux pathologique, obsédé par la femme fatale, mieux, létale (La Meurtrière, 1907). Ici, l’atmosphère est vénéneuse et confinée. Il faut s’aérer, sortir de ce cercle verrouillé. Prendre des tangentes. Paris sera l’une d’elles, diagonale et fulgurante. 

Les frontières, ces claustrations
En 1889-1891, Munch découvre dans la Ville lumière l’atelier de Léon Bonnat, le néo-impressionnisme et le symbolisme. Certes. Mais il retrouve également ce qu’il avait cru quitter sur les rivages baltiques : l’isolement – infernal – et le deuil – à nouveau, avec la mort de son père. Le Combat contre la mort (1915) allait devenir une règle que confirmeront de très rares exceptions et que tentera d’exorciser une Frise de la vie, sorte de gigantesque manifeste pictural sondant l’amour, la mort et la mélancolie.
En 1892, l’artiste présente ses œuvres à Berlin, nouveau pôle magnétique. Scandaleuse, l’exposition lui assure une certaine notoriété. De l’estime, donc, mais pas de liquidités pour éponger des maux qu’il inspecte avec le romancier polonais Stanislas Przybyszewski et le dramaturge suédois August Strindberg, entre mysticisme et pessimisme, Nietzsche et Schopenhauer (Vampire, 1893). Cette période effervescente voit s’accroître les chefs-d’œuvre – dont un certain Cri (1893) –, mais aussi une instabilité que trahissent un nomadisme frénétique ou, encore, les cent huit expositions auxquelles Munch participe entre 1892 et cette foudroyante année 1908. Second genou à terre. 

La maturité, cette renaissance
Année 1908. Interné huit mois durant à Copenhague (Autoportrait « à la Marat », 1908), Munch regagne la Norvège désintoxiqué  de l’alcool, de la persécution, des hallucinations et de la bile noire. Bref, du Mal. Méthode et travail allaient devenir les rênes d’une assomption bouleversante, d’une thérapie volontariste, parfois excentrique. Dans la solitude, jamais dans l’isolement, Munch allait désormais guetter les signes de la guérison et la marche du temps à deux échelles : sur d’immenses toiles destinées à de prestigieux édifices de Christiania ou sur son propre visage, devenu l’espace inattendu d’explorations plastiques, souvent photographiques (Autoportrait avec un chapeau, 1930).

Après l’étincelle parisienne et le bûcher berlinois, ces années apaisées eussent pu paraître tièdes. Il n’en est rien. Méconnues, elles sont présidées par une fièvre prospective dont témoigne un Autoportrait. Entre l’horloge et le lit (1940-1943), véritable introspection incandescente digne d’Emil Nolde, de Willem De Kooning ou de Georg Baselitz. Lui, le « fou » revenu à la vie, redevenu lui-même, allait, peu avant sa mort, être haï par les nazis. Motif : « artiste dégénéré ». Sans commentaire.

Biographie

1863 Naissance à Loten (Norvège).

1889 L’État lui accorde une bourse pour trois ans.

1893 Peint le Cri interprété rétrospectivement comme l’incarnation de l’angoisse existentielle de l’homme moderne.

1896 Abandonne Berlin pour Paris, et se concentre sur la lithographie et la gravure.

1899 Voyage à Florence et à Rome.

1902 Au cours d’une rixe avec Tulla Larsen, il se blesse d’un coup de revolver à la main gauche.

1912 Le Sonderbund de Cologne lui consacre une exposition, il devient l’un des pionniers de l’art moderne.

1916 Installation dans une maison des faubourgs d’Oslo.

1944 Décède à Oslo (Norvège).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°638 du 1 septembre 2011, avec le titre suivant : Munch - Irrésistible à Beaubourg

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