Mercredi 24 octobre 2018

L’Orient révélé à Matisse : la leçon de l’art islamique

Une exposition lumineuse à l’Institut du monde arabe qui illustre les recherches d’une vie

Le Journal des Arts

Le 19 novembre 1999 - 672 mots

En 1912, Matisse fait deux séjours de plusieurs mois à Tanger. Une centaine de dessins, de peintures et de panneaux décoratifs venus du monde entier invitent à comprendre ce que fut sa rencontre avec le Maroc et quel rôle elle a joué dans ses recherches ultérieures. Structurée par un discours consistant, servie par une muséographie discrète et par des textes clairs et intelligents, l’exposition est à l’image des œuvres présentées : lumineuse.

PARIS - Des bleus turquoises, des roses étincelants, des verts printaniers : les toiles peintes par Matisse à Tanger racontent avant tout la découverte d’une qualité de lumière. Pas de descriptions pittoresques, pas le moindre soupçon d’orientalisme dans ces tableaux rarement vus en France, dont les coloris résonnent sur les cimaises blanches. Même les dessins présentés dans une salle adjacente surprennent par leur économie : la plupart des personnages et des lieux sont suggérés par une simple ligne.

En se rendant au Maroc, à l’âge de 43 ans, Matisse ne cherche pas à renouveler son inspiration, comme l’avaient fait ses prédécesseurs. Il attend une révélation plus profonde, dont il a déjà eu un bon aperçu lors de ses rencontres précédentes avec l’art islamique : au début du parcours, des croquis de tapis persans et des carreaux de céramique rapportés de l’Alhambra montrent que ses séjours à Alger et en Andalousie, ses visites aux expositions orientales de Paris et de Munich lui ont surtout ouvert les portes de l’esthétique décorative. Quand il part à Tanger, le chef de file des Fauves a déjà peint plusieurs chefs-d’œuvre, tels La desserte rouge, La Danse et La Musique ou Intérieur aux aubergines. Mais sans doute ne s’est-il jamais autant approché de sa définition de la peinture – “Le tableau sur un mur doit être comme un bouquet de fleurs dans un intérieur” – que dans l’extraordinaire Café marocain ou dans le Triptyque marocain.

C’est bien l’impression ressentie dans la première salle, immense, où de légers renfoncements dans les cimaises veillent à donner l’échelle d’une pièce d’habitation. Deux sujets ont vraiment retenu l’attention de Matisse : la végétation luxuriante et l’indolence rêveuse des autochtones, leur caractère “végétatif”, comme l’écrit l’historien de l’art Pierre Schneider, qui reprendra cette métaphore pour analyser les dernières productions du peintre. Paradoxalement, si une étonnante tension habite La Palme, où le motif décoratif végétal explose face à l’élan vital de la plante, en revanche, les personnages peints, à la fois bigarrés et diaphanes, flottent immobiles sur un fond coloré, à la manière d’icônes.

Crises et maturation
Aussi, la relative sérénité des œuvres tangeroises n’est-elle que provisoire. Lorsque, après la guerre, Matisse se souviendra du Maroc, il cherchera à intégrer des figures d’odalisques expressives, bien en volume, dans un espace décoratif. Retour à un certain classicisme ? Glissement vers l’exotisme ? Cette période d’une dizaine d’années embarrasse les spécialistes et se voit souvent occultée. Lui consacrer une salle pouvait faire craindre le dérapage et une vision très terre à terre du thème “Matisse et le Maroc”. Il n’en est rien.

D’une part, c’est l’occasion de découvrir de nombreux dessins peu connus ; d’autre part, les odalisques sont replongées dans le long mûrissement de la leçon orientale et décorative, qui aboutit aux solutions totalement novatrices des années quarante et cinquante : les gouaches découpées et les compositions décoratives de la chapelle du Rosaire, à Vence, ou d’intérieurs privés. Une vaste frise restée à l’état de projet, La Piscine, a même été réalisée en céramique pour l’exposition.
Un panneau explicatif raccroche de manière convaincante cette production finale à l’expérience marocaine : l’artiste serait parvenu “à atténuer la contradiction entre figure humaine et décoration, grâce à ce qu’on pourrait appeler “la révélation de Tanger”. C’est à Tanger, en effet, [qu’il] a vécu, avec une intensité sans précédent, l’éblouissement du végétal et son intime parenté avec l’humain”. En métamorphosant l’homme en plante, Matisse a enfin réussi à peupler son paradis décoratif.

LE MAROC DE MATISSE

Jusqu’au 30 janvier, Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, 75005 Paris, tél. 01 40 51 38 38, tlj sauf lundi 10h-20h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°93 du 19 novembre 1999, avec le titre suivant : L’Orient révélé à Matisse : la leçon de l’art islamique

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