Mercredi 21 février 2018

« L’île » de Méroé

L’antique civilisation des pharaons à « la peau brûlée »

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 27 avril 2010

Deux siècles avant notre ère vivait une mystérieuse civilisation située au carrefour des influences africaines, égyptiennes et gréco-romaines, dans l’actuel Soudan. Quelques-uns de ses vestiges sont, pour la première fois, présentés en France.

« Jamais ma joie ne fut plus extrême et plus vive qu’en découvrant les sommets de ces nombreuses pyramides qui étincelaient sous le soleil. » C’est par ces mots fiévreux que l’explorateur nantais Frédéric Cailliaud évoqua la vision grandiose des sépultures des souverains de l’antique Méroé qui s’offrit à lui, dans la lumière crue du désert, un certain 25 avril 1821. Près de deux siècles plus tard, le spectacle semble inchangé. Car le Soudan n’est pas l’Égypte, et les cohortes de touristes ne viennent guère perturber la majesté solennelle des lieux. Tout au plus quelques missions archéologiques, dont celle financée par le musée du Louvre sur le site de Mouweis [lire p. 55], foulent avec respect le sol de ces nécropoles, de ces temples et de ces palais qu’on croirait échappés d’un album de photographies sépia de la fin du xixe siècle…

C’est précisément à l’issue de leur voyage au Soudan en 2004 qu’Henri Loyrette, le président-directeur du Louvre, et Guillemette Andreu-Lanoë, la directrice du département des Antiquités égyptiennes [lire « Questions à… », p. 56], ont décidé, envoûtés par la beauté des sites, de consacrer une exposition à cette énigmatique civilisation sise aux portes de l’Égypte pharaonique. N’était-ce pas là manière idéale de souligner la vocation universelle du musée et son désir de s’ouvrir sur d’autres mondes ? Car si tout semble écrit sur les brillantes dynasties qui se sont succédé sur le sol d’Égypte, bien des interrogations demeurent sur ces souverains et ces reines qui régnèrent sur le territoire de l’actuel Soudan, à quelque deux cents kilomètres au nord de Khartoum.

Brillant de mille feux du iiie siècle avant notre ère jusqu’au ive siècle après Jésus-Christ, l’empire de Méroé et sa capitale allaient faire éclore une culture hybride parmi les plus originales de toute l’Antiquité. C’est ce passé fastueux que dévoile l’exposition du Louvre, grâce notamment aux prêts exceptionnels consentis par le musée de Khartoum, mais aussi le British Museum, les musées de Munich, de Berlin ou de Leyde.

Un mélange d’influences égyptiennes et de substrat local
Pour nombre de visiteurs, le nom de Méroé ne dit rien. Tout au plus évoque-t-il pour les amoureux de littérature un merveilleux roman né sous la plume d’Olivier Rolin. C’est donc un véritable choc que devrait provoquer l’exposition du Louvre, tant la beauté des pièces présentées le dispute à leur singularité : si proches et si différentes de l’art égyptien, si « pharaoniques » et si « africaines » tout à la fois.

Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les deux types de céramiques exhumées sur le même site de Méroé : l’une faite au tour dans une fine argile blanche et recouverte de motifs végétaux et animaliers, l’autre montée à la main et d’une belle couleur noire, arborant une décoration géométrique faite au peigne ou par incision. Si la première ne détone guère aux côtés des productions de l’Antiquité dite « classique », la seconde parle un langage « primitif » (dans le sens esthétique du terme) évoquant irrésistiblement les céramiques encore en usage au Tchad ou au Mali…

Coexistait-il deux types d’ateliers, deux types de destinataires, deux types de populations ? Car tout semble « janiforme » dans l’antique empire de Méroé. On y a décelé, en effet, deux types d’écritures (l’une hiéroglyphique, l’autre cursive), deux divinités officielles (Amon, le grand dieu dynastique égyptien, et Apedemak, le dieu-lion de la steppe aux fortes connotations africaines), deux types de représentations humaines (des portraits « officiels » dans la veine pharaonique, des figurations de reines aux fesses généreuses et aux joues scarifiées, etc.).

La réponse à ce « mystère » trouve sans doute son explication dans les origines mêmes et la position stratégique de cette puissante civilisation décrite avec fascination par les auteurs antiques. Si les sources locales, égyptiennes et bibliques, évoquent le berceau de l’empire de Méroé sous le terme générique de « pays de Kouch », les historiens grecs puis romains utilisent, quant à eux, le vocable « Éthiopie », qui signifie littéralement « le pays des visages brûlés ». À travers cette désignation, l’on devine toute leur fascination teintée d’effroi pour ces populations à la peau noire qui se déployaient sur un vaste territoire commençant à la première cataracte du Nil et englobant une bonne partie de l’Afrique orientale.

De subtiles « offenses » pour une expression originale
« L’île de Méroé » – pour reprendre l’expression chère à Diodore de Sicile ou à Strabon – était circonscrite par trois cours d’eau : le Nil, à l’ouest, et ses deux affluents, le Nil bleu au sud-ouest, et l’Atbara au nord-est. S’inscrivant dans le droit héritage des grands royaumes de Kerma et de Napata, ses souverains allaient entretenir avec leurs puissants voisins des relations conflictuelles et passionnées. L’exposition du Louvre s’ouvre ainsi sur la figuration d’un lion dévorant un ennemi, à laquelle fait face la représentation d’un prisonnier empalé… Point de doute : aux yeux des souverains méroïtiques volontiers belliqueux, l’étranger est bel et bien perçu comme une menace, qu’il soit égyptien, grec, romain, nubien ou nomade des déserts orientaux.

Et c’est précisément dans cet incessant et fragile mouvement de balancier que l’empire de Méroé va s’affirmer comme une entité politique à part entière. Tout en traduisant leur admiration pour la magnificence et la grandeur de l’Égypte pharaonique, les souverains et leurs reines (ces fameuses « candaces » dont les formes généreuses s’épanouissent sur les stèles comme sur les céramiques) affirment leur indépendance et leur singularité. Sur le sol de Méroé, le dieu Amon est ainsi adoré sous la forme d’un bélier doté d’une toison bouclée, impensable en milieu égyptien. Les sépultures des reines et des rois épousent la forme d’une pyramide, mais leur profil est effilé et bien plus pentu !
L’œil averti discerne ainsi une multitude de « détails » qui constituent autant de délicieuses « offenses » à la rigidité de l’iconographie pharaonique.

Les souverains de Napata comme de Méroé arborent par exemple le petit bonnet rond « kouchite », totalement étranger aux usages égyptiens. Quant à l’art éclos dans ces marges sableuses, il éblouit par sa faconde, sa générosité et sa fantaisie.

Un artisanat de luxe d’une virtuosité exceptionnelle
Découvertes dans les tombes des familles princières et des élites, mais aussi dans les temples et les palais, des kyrielles d’objets précieux attestent ainsi du degré de virtuosité atteint par les artisans de Méroé. Offrant une véritable synthèse d’éléments égyptiens, hellénistiques et locaux, les pièces d’orfèvrerie sont d’une beauté à couper le souffle, tel ce bracelet à fermoir découvert en 1834 par l’aventurier italien Giuseppe Ferlini dans la tombe de la reine Amanishakheto. Par ses accents Art déco, on le croirait presque sorti des ateliers de Cartier !

D’admirables gobelets en verre aux parois délicatement peintes et dorées trahissent, quant à eux, de fortes influences méditerranéennes. Dans la mesure où l’on n’a pas retrouvé de traces d’ateliers de verrerie au sud de l’Égypte, les archéologues admettent qu’il s’agit de pièces d’importation.
Mais s’il est un domaine dans lequel les artisans méroïtiques semblent avoir excellé, c’est bien celui de la métallurgie. Véritable clou de l’exposition, s’impose ainsi cette hiératique statue d’un roi archer en bronze stuqué et doré du iie siècle avant notre ère, reconnaissable à son fameux bonnet kouchite [voir p. 57]. Lui fait écho une tête du dieu grec Dionysos, les cheveux rassemblés en chignon, reflétant l’inclinaison des souverains de Méroé pour la vigne et le banquet, traditionnellement associés aux concepts d’immortalité et de renaissance.

Aux antipodes de cette esthétique hellénisante (la pièce citée ci-dessus était vraisemblablement un cadeau diplomatique ayant transité par l’Égypte), s’oppose l’épure quasi « cubiste » de cette statue-ba figurant le défunt (musée de Khartoum) qui trahit une esthétique africaine à part entière. Car, comme nous le confiait avec pertinence Guillemette Andreu-Lanoë, « grâce à Méroé, c’est bel et bien l’archéologie de l’Afrique qui entre au Louvre ! »

Moins spectaculaires mais tout aussi émouvants, des objets de la vie quotidienne dévoilent l’envers du décor princier de Méroé. Céramiques (dont cette admirable jarre de stockage aux flancs ornés d’une frise de bœufs à cornes stylisés conduits par un pasteur), figurines d’argile dont les formes généreuses reflètent un substrat local millénaire, ustensiles et bijoux de bronze (dont ces anneaux de cheville portés il y a encore peu par certaines populations du Tchad, du Mali ou du Niger) côtoient ces armes dont la production était étroitement contrôlée par les souverains.

Et l’on se prend à rêver qu’archéologues et ethnologues travaillent davantage de concert, échangent leurs méthodes et leurs savoir-faire pour comprendre la pérennité de certaines formes, de certains usages. L’une des pistes les plus passionnantes de l’archéologie méroïtique est ainsi empruntée par le chercheur français Claude Rilly. S’appuyant sur des enquêtes linguistiques menées auprès de groupes de populations parlant des dialectes apparentés à l’ancienne langue de Méroé, ses travaux enregistrent d’importantes avancées et permettent de rêver à un proche déchiffrement.

Néanmoins, d’épais mystères entourent encore le passé de cette civilisation prestigieuse. L’on ignore ainsi précisément les raisons de son déclin, puis de sa disparition, à l’aube du ive siècle de notre ère. Sans doute faut-il en imputer la responsabilité aux ennemis jurés des souverains méroïtiques, ces « Nubiens » dont le nom allait, ironie du sort, désigner par la suite toute la région ! Mais bientôt, une nouvelle religion apparaît, monothéiste, qu’adoptent progressivement les élites du Nord. Avec l’avènement du christianisme, la mémoire des souverains de Méroé est engloutie dans les sables. Pour de longs siècles…

Mouweis, la cité bientôt ressuscitée

Certes, ce n’est peut-être pas, à première vue, le chantier archéologique le plus spectaculaire… Cependant, la fouille de Mouweis, dirigée depuis 2007 par l’égyptologue Michel Baud et financée par le Louvre, permet de dessiner les contours d’une vaste cité de seize hectares, datant des iie et iiie siècles de notre ère. Inconnue jusqu’à une date récente en l’absence de monuments visibles, elle renfermait pourtant en son sein un palais, au moins deux temples et d’autres grands édifices de terre cuite.

Les pièces présentées à l’exposition ressuscitent ainsi la vie quotidienne de Mouweis, depuis le plus infime pion de jeu jusqu’au matériel liturgique le plus précieux. Outre le quartier des habitations, la mission du Louvre a dégagé une zone artisanale comportant des fours pour la céramique, la brique et la métallurgie. De ces ateliers sont sorties de savoureuses figurines d’argile mais aussi ces céramiques de couleur noire ou blanche. « Hélas, on ne sait toujours pas les dater l’une par rapport à l’autre », déplore Michel Baud. Soit l’une des multiples pistes de recherche ouvertes par ce chantier prometteur…

Repères

Vers 270 av. J.-C. Avènement d’Arkamani Ier qui édifie des pyramides-sépultures à Méroé.

IIe siècle av. J.-C. Apparition de l’écriture méroïtique, aujourd’hui déchiffrée mais non traduite.

25 à 21 av. J.-C. Incursion au nord jusqu’à Assouan, suivie d’une défaite face aux Romains.

Vers 25 av. J.-C. à 25 ap. J.-C. Règne de la reine Amanishakheto, dont le trésor est conservé à Berlin et à Munich.

Vers 350 L’empire de Méroé cède sous le coup des incursions nubiennes et éthiopiennes.

Vers 400 Dernière inscription en méroïtique.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Méroé. Un empire sur le Nil », jusqu’au 6 septembre 2010. Musée du Louvre, Paris. Tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h ; le mercredi et le vendredi jusqu’à 22 h. Tarifs : 9 et 6 Euros. www.louvre.fr

Méroé protégé par l’Unesco. L’exposition du Louvre est une occasion exceptionnelle de découvrir les chefs-d’œuvre du musée de Khartoum, les voyages touristiques au Soudan étant déconseillés par le ministère des Affaires étrangères. Bien que la visite de l’antique Méroé puisse s’effectuer sans escorte militaire, la situation politique est actuellement tendue, notamment au Darfour.

L’action du Soudan pour protéger ses trésors archéologiques est cependant en marche, le site de Méroé ayant fait l’objet en janvier dernier d’une demande d’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°624 du 1 mai 2010, avec le titre suivant : « L’île » de Méroé

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