Mercredi 29 janvier 2020

Patrimoine

Antiquité

« L’identité » thrace, entre mythe et réalité

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 5 mai 2015 - 664 mots

PARIS

À la lumière des toutes dernières découvertes archéologiques effectuées en Bulgarie, le Louvre révèle la splendeur de la civilisation thrace, aux frontières des mondes grec, perse et macédonien.

PARIS - La barbe en bataille et les sourcils broussailleux, le front plissé, les pommettes hautes dont l’une ponctuée d’un grain de beauté, le nez exagérément busqué et surtout ce regard d’une intensité à peine soutenable… C’est cette tête coulée dans le bronze probablement à la fin du IVe siècle avant notre ère qui happe instantanément le visiteur de l’exposition du Louvre consacrée au peuple thrace. Sommes-nous en face d’un portrait de philosophe tel que le monde hellénistique en produisit à la chaîne, ou devant le visage buriné et sévère d’un souverain « barbare » régnant sur ce royaume coincé entre mer Noire et mer Égée ? Découverte en 2004 par le professeur Georgi Kitov dans le tumulus de Golyama Kosmatka, au sud de la ville bulgare de Shipka, cette œuvre d’une qualité exceptionnelle reflète bien toute la complexité des échanges économiques, artistiques et culturels tissés entre ces peuples longtemps considérés comme frustes et belliqueux et l’empire des Perses achéménides, les tribus nomades des Scythes, les cités grecques du littoral ou le royaume de Macédoine. S’il est probablement dû à un artiste hellène venu travailler pour ce florissant royaume, ce portrait – parmi les plus beaux que l’Antiquité nous ait légués – n’en restitue pas moins les traits du souverain odryse Seuthès III dont la capitale, Seuthopolis, gît désormais sous les eaux à la suite de la construction dans les années 1940 du barrage de Koprinka…

Prêts bulgares exceptionnels
Que l’on se rassure, cependant. Longtemps victime des malentendus et des fantasmes colportés par les auteurs grecs (d’Hérodote à Aristophane, en passant par Xénophon), mais aussi par les artistes occidentaux (de Rubens à Gustave Moreau), la patrie légendaire de Diomède et d’Orphée ne cesse de renaître grâce aux nombreuses découvertes effectuées depuis des décennies sur le sol de Bulgarie. Il suffit d’admirer les quelque trois cents pièces d’orfèvrerie, de céramique et de métal prêtées, de façon exceptionnelle, par l’ensemble des institutions bulgares. Qu’admirer le plus ? ces éléments de parure et de harnachement coulés dans l’or pur qui disent la fascination des Thraces pour leurs voisins scythes et leur langage délié fait de courbes et contre-courbes ? cette cnémide (jambière) en argent doré dont le bestiaire onirique cohabite avec la représentation hiératique et frontale de la « déesse mère » Bendis, de laquelle bien des Bulgares actuels disent encore se réclamer ? ou bien encore ces rhytons (vases à boire) ornés de scènes mythologiques grecques et dont la partie antérieure épouse la tête frémissante d’une biche ou d’un daim aux aguets, d’un fier taureau ou d’une sphinge ?
Hybrides et luxueux, ces objets disent, plus que tout long discours, la pompe dont s’entouraient les aristocrates thraces lors de leurs banquets. Faut-il reconnaître en eux des cadeaux diplomatiques offerts aux souverains odryses pour les séduire et les amadouer ? des commandes d’exception passées à des artisans grecs, scythes ou perses ? Ou bien encore des présents redistribués à leur tour par les souverains thraces aux nombreux chefs des tribus périphériques – Triballes, Gètes – dont il fallait, là aussi, s’entourer des services et des grâces ?

Si bien des questions demeurent en suspens (telle cette terrible obsession, dans l’iconographie thrace, de la décapitation et du démembrement), une certitude s’impose cependant : loin d’être recroquevillées sur elles-mêmes, les grandes puissances du monde antique, sédentaires comme nomades, dialoguaient entre elles, bataillaient, commerçaient, échangeaient usages, objets, langages esthétiques et rituels. En témoigne cette superbe couronne en or découverte sur le lit funéraire de Seuthès III, qui évoque irrésistiblement celle d’un autre souverain : Philippe II de Macédoine, le père d’Alexandre le Grand…

ROIS THRACES

Commissaires scientifiques français : Alexandre Baralis et Néguine Mathieux, Musée du Louvre
Commissaires scientifiques bulgares : Totko Stoyanov, université Saint-Clément d’Ohrid, Sofia ; Milena Tonkova, Institut national d’archéologie et Musée de Sofia
Nombre de pièces : 316

L’Épopée des rois thraces, découvertes archéologiques en Bulgarie

Jusqu’au 20 juillet, Musée du Louvre, aile Richelieu, 99, rue du Louvre, 75001 Paris, tlj sauf mardi 9h-18h, mercredi et vendredi jusqu’à 21h30, entrée 12 €, www.louvre.fr. Catalogue, coéd. Musée du Louvre/ Somogy, 400 p., 39 €.

Légende photo
Rhyton griffon, trésor de Borovo, 400 -350 av. J.-C., argent, Musée régional d'histoire, Ruse. © Photo : Musée régional historique de Rousse/Todor Dimitrov.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°435 du 8 mai 2015, avec le titre suivant : « L’identité » thrace, entre mythe et réalité

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