Vendredi 28 février 2020

Musée

Année de la Russie en France

L’étoffe des héros

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 2 février 2011 - 621 mots

MULHOUSE

Le Musée de l’impression sur étoffes à Mulhouse accueille des textiles russes en provenance des collections moscovites.

MULHOUSE - À croire qu’un motif imprimé doit coloniser tout ce qui l’entoure. Au Musée de l’impression sur étoffes, il déborde le cadre et envahit le mur, selon le parti pris du scénographe d’opéra, de ballet et de théâtre Boris Messerer, qui a enrobé les cimaises de l’exposition « Cottone print in Russia » d’un patchwork de fleurs prolongeant les œuvres exposées. Dans le cadre des « Années croisées France-Russie 2010 », la manifestation conçue par le Musée des arts décoratifs, appliqués et populaires de Moscou marque sa première escale européenne à Mulhouse, sous une traduction plus musicale que littérale : « La Russie en calicot ».  Le choix porté sur le musée alsacien comme structure d’accueil se révèle pertinent eu égard aux dispositifs didactiques de cette institution spécialisée, qui apportent à l’exposition une introduction technique appréciable. Tout au long d’un parcours chronologique et thématique, la démonstration déroule la trame du textile imprimé russe, du XVIIe siècle à la moitié du XXe siècle, à travers des prêts venant du Musée des arts décoratifs de Moscou ; du Musée historique régional D. G. Bouryline d’Ivanovo, mais aussi de Trehgornaïa, la plus ancienne manufacture d’impression russe toujours en activité. Le parcours égrène différentes pièces textiles à destination populaire (costumes de fête, toiles d’ameublement, foulards de tête, mouchoirs…) en plaçant le motif imprimé au centre de son discours. Au XVIIIe siècle, le thème est purement décoratif : fleurs, palmettes, oiseaux… sont repris à volonté au sein de compositions symétriques, qui succombent parfois à l’influence européenne [à partir du règne de Pierre le Grand (1682-1725)] ou à celle du voisin chinois. On leur préférera la cocasserie des scènes narratives, qui explosent au XIXe siècle. Dans une société où chacun possède un mouchoir et où il est inconvenant pour une femme mariée de sortir tête nue, les textiles deviennent des supports d’information privilégiés. Nombreux sont ceux qui se dotent d’un décor à vocation utilitaire, à l’exemple de ce mouchoir orné d’une carte de la Russie encadrée par la représentation des peuples de l’empire (fin XIXe-début XXe siècle). Un grand nombre de pièces sont aussi dédiées à la glorification des grands événements historiques, tel ce foulard à l’effigie du victorieux Alexandre Ier entouré par les déboires de la campagne russe de Napoléon en 1812.  

Motifs de stations hydroélectrique
Après la révolution de 1917, les autorités utilisent plus que jamais les textiles d’usage quotidien comme support de propagande pour les masses populaires. Le point d’orgue de la présentation est sans conteste la salle consacrée aux foulards agittiki, qui ont habillé les années 1920 et 1930. Si les figures de Lénine et Staline envahissent tous les supports, celle de Trotsky s’est vu frappée de damnatio memoriæ sur les foulards de commémoration des journées d’Octobre. Les tissus ont en effet été soigneusement découpés sous l’ère du « petit père des peuples ». Les années 1920-1930 marquent aussi un renouvellement du vocabulaire purement décoratif. Les fleurettes se voient supplantées par des motifs d’usines, de stations hydroélectriques ou de soldats de l’Armée rouge qui se déclinent à l’infini dans un rendu graphique s’adaptant tout à fait à l’habillement. L’exposition offre ainsi un versant méconnu de l’art de propagande, et un écho incongru à « Lénine, Staline et la musique », présentée à la Cité de la musique, à Paris (lire le JdA no 336, 3 déc. 2010, p. 10). On regrettera toutefois que le catalogue russe, si maigre soit-il, n’ait pas fait l’objet d’une traduction française.

LA RUSSIE EN CALICOT

jusqu’au 27 mars, Musée de l’impression sur étoffes, 14, rue Jean-Jacques-Henner, 68100 Mulhouse, tél. 03 89 46 83 00, www.musee-impression.com, tlj sauf lundi 10h-12h, 14h-18h.

La Russie en calicot

Commissariat : Elena Titova, directrice adjointe du Musée des arts décoratifs, appliqués et populaires à Moscou

Scénographe : Boris Messerer

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : L’étoffe des héros

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