Vendredi 15 novembre 2019

Les survivants du patrimoine afghan

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 14 avril 2011 - 947 mots

Les chefs-d’œuvre du patrimoine afghan, rares rescapés des destructions d’un pays en guerre depuis plus de trente ans, font une nouvelle escale en Europe.

Difficile, de prime abord, d’établir un lien entre ces sculptures aux lignes classiques, ces ivoires sculptés présentant des figures féminines au déhanché audacieux, ces verres peints antiques ou ces luxueuses parures en or. Pourtant, tous ces objets proviennent bien d’un même creuset artistique : celui du bassin de l’Oxus, fleuve d’Asie centrale connu aujourd’hui sous le nom d’Amou-Daria, qui borde la frontière septentrionale de l’actuel Afghanistan.  

Un carrefour d’influences
Situé sur l’ancienne route de la soie, qui lui a longtemps assuré la prospérité, l’Afghanistan est en effet l’un des rares pays à pouvoir se targuer d’être le dépositaire d’un véritable métissage culturel. Sa position de carrefour de l’Eurasie, entre Inde, Chine et Iran, a été à l’origine d’échanges féconds entre des civilisations aussi diverses que celles des Grecs et des Achéménides de Perse. Tous les grands conquérants cheminant vers l’Inde s’y sont arrêtés : Cyrus le Grand (vers 559-529 av. J.-C.), Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) mais aussi, bien plus tard, Gengis Khan (1155-1227). Cela avant que différentes religions, bouddhisme, hindouisme et islam, ne viennent y laisser leur trace. Les ferments étaient donc présents pour constituer une civilisation complexe, mêlant les apports de l’Occident et de l’Orient dans un syncrétisme singulier.

Deux cents des plus belles pièces encore conservées par le musée de Kaboul – enrichies de quelques œuvres du British Museum – ont fait le voyage jusqu’à Londres afin d’offrir un nouveau coup de projecteur sur ce patrimoine afghan plurimillénaire, encore très vulnérable du fait de la situation du pays. Balayant un temps long, allant de l’âge du bronze à la dynastie Kouchan (ier-iiie siècle), l’exposition s’articule autour de la présentation des découvertes provenant de quatre sites archéologiques majeurs. Tous ont permis d’exhumer de véritables trésors qui constituent aussi des jalons historiques dans la connaissance du patrimoine afghan. 

Découvertes archéologiques
Datées de l’âge du bronze (2 200 et 1 900 av. J.-C.), les pièces les plus anciennes ont été mises au jour en 1965 à Tepe Fullol, au nord du pays. Découvert par des paysans, ce trésor comprenait de la vaisselle en or et en argent. En témoigne notamment un grand vase d’or, orné d’un décor animalier qui évoque à la fois l’art des steppes, mais aussi celui de Mésopotamie, avec qui des échanges avaient dû être noués. Manifestement, les objets de Tepe Fullol ont été produits par une brillante civilisation urbaine, née un demi-siècle avant l’ouverture de la route de la soie.

Le style est tout autre avec les pièces provenant du site d’Aï-Khanoum, nom arabe d’une cité élevée à la fin du  ive siècle avant notre ère sur les bords de l’Oxus, et occupée pendant deux siècles. Fouillé par les archéologues français entre 1964 et 1978, le site a révélé des éléments d’architecture, comme des chapiteaux corinthiens croisant influences antiques classiques et traditions locales. Cette cité grecque, située aujourd’hui à la frontière du Tadji­kistan, qui devait être « l’Alexandrie de l’Oxus » décrite par Ptolémée, aurait été fondée à la suite de l’expédition d’Alexan­dre le Grand. Après sa mort, son général Séleucos puis le fils de ce dernier, Antiochos, y ont perpétué la civilisation hellénistique. La ville sera finalement abandonnée vers 150 av. J.-C., face à la menace des invasions nomades.

Mais les pièces les plus extraordinaires proviennent sans aucun doute de la nécropole de Tillia Tepe, (ier siècle av. J.-C.), « la colline d’or ». Située au nord du pays, celle-ci a constitué la dernière grande découverte archéologique, en 1978, avant l’invasion soviétique du pays. Six tombes princières y ont été mises au jour, conservant leurs luxueuses parures funéraires. Les corps étaient revêtus de vêtements cousus d’or et incrustés de pierres précieuses (turquoise, grenat et lapis-lazuli). Y avaient été déposés de nombreux objets aussi différents que des miroirs en laque de Chine, des intailles grecques, mais aussi des monnaies en or, dont certaines présentant une iconographie bouddhique.

La pièce la plus précieuse de cet ensemble exposé à Londres est sans conteste la couronne [ci-contre] d’or au décor végétal, ayant probablement appartenu à une mystérieuse princesse nomade de haut rang, symbole du raffinement de ces objets en or de Bactriane. 

Les secrets du trésor de Begrâm
Le parcours s’achève enfin par l’évocation du prodigieux trésor de Begrâm, au sujet duquel les archéologues n’ont pas encore levé toutes les zones d’ombre. Découverte entre 1937 et 1939 par une équipe française, l’ancienne « Alexandrie du Caucase », détruite par Cyrus et restaurée par Darius avant d’être reconstruite et fortifiée par Alexandre le Grand, se trouvait à 60 km au nord de l’actuelle Kaboul. Plus tard, au iie siècle de notre ère, la ville allait devenir la capitale d’été des souverains kouchans. Deux chambres scellées y ont révélé un trésor de 21 618 pièces, mêlant des objets provenant d’horizons très divers : récipients de laque chinois, verres peints gréco-romains, bronzes hellénistiques, mais aussi ivoires indiens.

Toutes ces pièces présentées à Londres ne représentent qu’un mince échantillon des richesses artistiques afghanes, rescapées des tristes vicissitudes connues par le pays. Ces trésors n’en demeurent pas moins un ferment culturel et identitaire primordial pour la reconstruction d’un pays meurtri par la guerre.

Repères

522-486 av. J.-C. Règne de Darius Ier.

330-327 av. J.-C. Avec la conquête d’Alexandre le Grand, l’Afghanistan se nourrit d’influences hellénistiques.

350-370 Fondation de Bâmiyân.

1221 Invasion de Gengis Khan.

1526 Dynastie des Grands Moghols.

1747 Naissance du royaume d’Afghanistan.

1919 Fondation du musée de Kaboul, le premier musée d’Afghanistan.

1937-1939 Découverte du trésor de Begrâm.

1978 Mise au jour de la nécropole de Tillia Tepe.

1996 Prise de Kaboul par les Talibans.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°635 du 1 mai 2011, avec le titre suivant : Les survivants du patrimoine afghan

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