Samedi 16 novembre 2019

À Kaboul, un musée à jamais meurtri

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 14 avril 2011 - 1082 mots

Les trente années de guerre civile n’ont pas épargné le musée de Kaboul qui déplore, parmi les 100 000 objets inscrits à ses inventaires, la disparition de 70 000 pièces, perdues ou volées.

Depuis plusieurs années, les œuvres rescapées du musée de Kaboul ont entrepris une tournée internationale. Présentée une première fois à Paris, en 2006, au musée Guimet, où elle avait été conçue par Jean-François Jarrige, alors directeur du musée, et Pierre Cambon, conservateur en chef, cette exposition de chefs-d’œuvre est désormais de passage à Londres, au British Museum.  Mais alors que certains musées occidentaux font circuler leurs œuvres pour financer leur train de vie, les trésors du patrimoine afghan voyagent quant à eux pour leur survie. Cela afin de continuer à attirer l’attention de la communauté internationale sur le sort de l’un des musées archéologiques qui a été parmi les plus riches au monde, avant de devenir victime de la guerre et des pillages. Cette tournée, qui pourrait se prolonger en Asie, permet non seulement d’assurer la sécurité des objets dans l’attente de l’achèvement de la reconstruction du musée, mais aussi d’en restaurer un grand nombre, grâce notamment au concours de musées, Guimet et British Museum en tête. 

Les bouddhas rasés à la dynamite
Fondé en 1919 pour abriter les collections royales afghanes, le Musée national afghan s’est enrichi considérablement à partir de 1922, grâce aux fouilles menées par la délégation archéologique française en Afghanistan (Dafa). Celle-ci avait été créée à la demande du gouvernement afghan afin de valoriser le patrimoine du pays, selon le principe du partage du produit des fouilles, d’où la présence de nombreuses pièces afghanes dans les collections du musée Guimet. Après cinquante années de découvertes fructueuses, l’invasion soviétique, en 1979, a ouvert la période des années noires. Dès 1978, la Dafa avait été contrainte de quitter le pays, laissant de fait le champ libre aux pilleurs sur les sites archéologiques. Le sort s’est aussi acharné sur le musée de Kaboul.

L’offensive menée par les talibans pour reprendre la capitale, qui tombera en 1996, a été à son tour dévastatrice. Le musée est victime de tirs de roquettes avant de devenir la proie des pilleurs. De nombreux objets disparaissent, dont de précieux ivoires de Begrâm, mais aussi toute la collection numismatique ou encore des fresques provenant du site bouddhique de Bâmiyân (ve siècle). En 2001, les fondamentalistes talibans provoquent un nouveau déchaînement de violence. 

Le 26 février 2001, un décret du mollah Omar, chef des talibans, ordonne la destruction de toutes les statues et tombeaux non islamiques. Des sculptures  du musée sont délibérément martelées. Et l’opinion internationale, impuissante, ne peut que s’émouvoir lorsque les monumentaux bouddhas de Bâmiyân, classés au patrimoine mondial de l’Unesco, sont dynamités, sous l’objectif des caméras. Les fragments de ces sculptures représentatives du style Gandhâra seront ensuite soumis au pillage.

Après le lancement de l’offensive de l’armée américaine, en octobre 2001, la communauté internationale commence à se mobiliser en faveur du patrimoine afghan. Inscrits sur la liste du patrimoine mondial en péril dès 2003, les vestiges archéologiques de la vallée de Bâmiyân ont fait, depuis, l’objet d’un programme d’intervention en trois temps, piloté par l’Unesco et largement financé par le Japon. La reconstruction du musée a également été inscrite au rang des priorités.  

Tillia Tepe en sûreté à la banque
Mais cette histoire tragique du musée comptera aussi une heureuse surprise. Alors que l’inquiétude était vive au sujet des objets de la tombe de Tillia Tepe, non vus depuis 1989, les scientifiques apprennent, en 2004, qu’ils ont été cachés dans un coffre de la banque centrale, au sein de l’enceinte du palais présidentiel. Transporté en 1979 à Kaboul par Viktor Sariandi, le responsable des fouilles, le trésor avait d’abord été caché dans la cave du musée, avant d’être transféré dans celles de la banque centrale.  Mais, en 1989, face à l’aggravation de la situation du pays, les objets sont mis en sécurité dans des coffres, sur décision du président Mohammed Najibullah, qui en confie les sept clefs à sept personnes différentes. Les communistes puis les talibans tenteront en vain de faire sauter les coffres. Rouverts en 2004, ceux-ci renfermaient encore tout leur contenu. 

Une mobilisation internationale
Malgré ces actions héroïques, le musée déplore aujourd’hui de très nombreuses pertes, seuls 30 % des 100 000 objets de ses inventaires ayant été sauvés. L’Unesco, en collaboration avec plusieurs ONG mais aussi des musées occidentaux, continue donc à travailler en faveur du retour des œuvres disparues. 

Les objets d’art découverts sur le marché international sont saisis et placés en sécurité pour être restitués à l’Afghanistan. Du côté afghan, des efforts importants ont aussi été fournis, comme l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi sur la protection des biens historiques et culturels et la création d’une force spéciale pour protéger les sites historiques. Aujourd’hui, de nombreuses pièces sont encore en cours de restauration, les musées Guimet et du British Museum apportant leur expertise en termes d’inventaire et de formation des personnels scientifiques. La reconstruction continue, mais l’insécurité empêche toujours le retour de ces trésors au musée – ce-dernier est situé à huit kilomètres du centre-ville. Et malgré l’existence d’une liste rouge de l’International Council of Museums (Icom), signalant aux professionnels les objets appartenant au musée, les affaires prospèrent pour bon nombre de marchands peu scrupuleux…

Questions à… Pierre Cambon

Conservateur en chef du patrimoine au musée Guimet, spécialiste de l’Afghanistan

Les conditions sont-elles réunies pour que les trésors afghans soient à nouveau exposés à Kaboul ?
Le musée national d’Afghanistan est aujourd’hui en partie rénové et redéploie progressivement ses collections. Il manque toutefois d’espace et le trésor de Tillia Tepe, « l’or de la Bactriane », n’y était pas techniquement exposé avant le projet d’exposition, puisqu’il avait été mis en sécurité dans les réserves de la Banque nationale pendant la guerre civile.

Les fouilles françaises ont-elles repris en Afghanistan ?
La délégation archéologique française en Afghanistan (Dafa) a rouvert en 2003 et les fouilles ont repris peu après, dans la région du Nord, à Balkh notamment, d’où vient l’un des chapiteaux exposés actuellement au British Museum.

Des pièces disparues du musée de Kaboul réintègrent-elles ses collections ?
À l’occasion de l’étape de Paris, en 2006, deux médaillons en plâtre et huit éléments en ivoire du trésor de Begrâm (collection du musée de Kaboul), qui avaient été déposés au musée Guimet à Paris pendant les années noires, ont été intégrés au corpus de l’exposition « Afghanistan, les trésors retrouvés ». Ils font partie aujourd’hui de l’exposition présentée au British Museum.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Afghanistan, à la croisée des routes antiques », jusqu’au 3 juillet 2011. British Museum, Londres. Tous les jours de 10 h à 17 h 30. Nocturnes le vendredi jusqu’à 20 h 30. Tarifs : 8 £ à 10 £. www.britishmuseum.org.

Les Bouddhas de Bâmiyân. En 2001, les talibans dynamitaient les deux bouddhas géants de la vallée de Bamiyan. Les plans de préservation de l’Unesco annoncé en mars 2011 ne prévoient pas de reconstituer le grand bouddha, laissant ainsi la niche vide en témoignage de la violence de l’Histoire. Mais la possibilité de remettre sur pied le plus petit est à l’étude, et un futur musée sur le site abritera les vestiges retrouvés. En 2008, une sculpture d’un bouddha couché avait été mise au jour.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°635 du 1 mai 2011, avec le titre suivant : À Kaboul, un musée à jamais meurtri

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