Archéologie

CIVILISATION

Les mystères de l’île de Pâques

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 5 septembre 2018 - 970 mots

Cap sur l’Occitanie pour trois expositions sur l’île volcanique aux fameux sites archéologiques. Les musées deToulouse, Rodez et Figeac s’associent pour percer à jour certains secrets de cette terre du bout du monde et décrire sa civilisation disparue.

Toulouse/Rodez/Figeac. De l’exotisme, du rêve, du fantastique, une kyrielle de chefs-d’œuvre très peu vus, les conclusions de recherches scientifiques récentes, quelques vieux mythes et fantasmes écornés, le tout agrémenté de scénographies admirables et de dispositifs multimédia interactifs et pédagogiques qui séduiront tous les publics. Il reste un peu plus de deux mois pour hisser les voiles en direction de trois musées d’Occitanie qui invitent à percer quelques-uns des mystères de l’île de Pâques, l’une des dernières terres colonisées par l’homme.

Perdue dans l’immensité de l’océan Pacifique, à plus de 3 500 kilomètres des côtes du Chili et à 4 200 kilomètres de Tahiti, l’île de Pâques est un des lieux habités les plus isolés de la planète. Ce morceau de terre volcanique de 165 kilomètres carrés, découvert le 7 avril 1722 le jour de Pâques par trois vaisseaux conduits par le navigateur hollandais Jacob Roggeveen fascine depuis près de trois siècles le monde occidental. L’île de Pâques intrigue d’abord par ses sculptures en pierre monumentales, ces quelque 900 moaiérigés tout autour de cette petite île : des colosses en tuf extrait de la roche du volcan Rano Raraku, qui ont été élevés sur le territoire de chaque tribu de façon à dispenser aux populations les énergies bienfaisantes de la roche sacrée et de vivre sous la protection de leurs ancêtres divins.

Des mythes détricotés

C’est le Muséum de Toulouse qui, le premier, a mûri l’idée de cette exposition à la fin des années 1980 ; date à laquelle il a acquis plusieurs objets issus de la collection Pierre Loti, qui séjourna sur l’île en 1872 et en rapporta un récit de voyage, des objets et de très beaux dessins à la mine de plomb. L’exposition « Le nombril du monde » surfe intelligemment sur plusieurs disciplines (ethnologie, anthropologie, art, géologie, botanique, environnement, etc.) de façon à remplir la feuille de route ambitieuse qui lui a été confiée : conter l’histoire ancienne et contemporaine de l’île dans ses dimensions naturelles, culturelles et sociétales, tout en démontant quelques fantasmes et idées reçues. Non, l’île de Pâques, que les Polynésiens occupent depuis près de mille ans, n’est pas le vestige d’un continent englouti. Pas plus que le transport des moai– ces blocs de pierre qui peuvent atteindre dix tonnes – sur des chemins de rondins et à l’aide de cordages ne relevait d’une mission impossible. La société pascuane ne s’est pas effondrée non plus à la suite d’une crise écologique qui aurait entraîné famines et rivalités au point de conduire à son autodestruction, soutient Nicolas Cauwe, le commissaire scientifique de l’exposition.

Si l’île a bien connu, à partir du XVIIe siècle, un déboisement radical qui a transformé en steppe une terre qui était, en l’an 1000, couverte de milliers d’arbres, cette déforestation due notamment à l’action des Polynésiens – des agriculteurs aguerris – sur le milieu a été accentuée par le Petit âge glaciaire (1400-1800) et par la Niña. Cet événement climatique provoqua probablement un déficit des précipitations et une accentuation de la sécheresse. « L’hypothèse d’un effondrement culturel perd toute consistance », en conclut le conservateur Préhistoire et Océanie aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles selon lequel, « le déboisement – indiscutable – n’a affecté ni les ressources agricoles, ni l’équilibre de la vie quotidienne ».

À 150 kilomètres au nord de Toulouse, le Musée Fenaille à Rodez s’attarde à son tour sur cette île de Polynésie. « L’Ombre des Dieux » présente quelques 80 objets, dont une majorité de représentations d’une grande liberté formelle, sculptées dans de la pierre, du tapa (étoffe d’écorce) et du bois. Celles qui ont été taillées dans du toromiro, un bois de grande qualité en voie de disparition, que l’on ne trouve que sur l’île, sont admirables. Ainsi des fascinantes statuettes moai Kavakava à la cage thoracique surdéveloppée et au sternum très apparent. Des rapa (deux minces pales réunies par une hampe), des bâtons à deux têtes ou des admirables reimiro, des ornements en forme de croissant, portés sur la poitrine, dont les extrémités sont ornées de têtes humaines ou animales ou de queues de cétacés.

Une source d’inspiration

Tous ont nourri l’imaginaire des surréalistes, dont André Breton et Tristan Tzara qui les ont collectionnés. « Dans le Pacifique, les Pascuans font partie des grands sculpteurs. Démunis de tout, ils travaillent avec des outils en pierre en recherchant la perfection, la forme parfaite », souligne Michel Orliac, co-commissaire scientifique de l’exposition. Cet archéologue et chercheur au CNRS, qui a mené de nombreuses recherches sur l’organisation territoriale des anciens Polynésiens, relève que cette société, peuplée d’hommes et de femmes qui vivent à moitié nus dans des cabanes en paille, tout en étant « très sophistiqués dans leurs façons de faire ou de voir le monde », ne connaît pas d’étalage de richesses, ni d’inégalités. « C’est une société de redistribution. Les biens que les aristocrates obtiennent sont redistribués à la population », observe-t-il.

À Figeac, dernière étape ce périple, le Musée Champollion tente de lever un autre des grands mystères de l’île de Pâques : « comment un phénomène aussi complexe que l’écriture, coïncidant généralement avec l’essor des villes, de l’agriculture et le développement de sociétés nouvelles, a-t-il pu apparaître sur une petite terre perdue au milieu de l’océan » ? Le parcours, beaucoup plus resserré que dans les deux précédents musées, plonge le visiteur au cœur du travail de déchiffrement de l’écriture rongorongo en prenant appui sur vingt-six objets (originaux et fac-similés) et sur les travaux de deux chercheurs Konstantin Pozdniakov, professeur des universités à l’Inalco et Paul Horley, membre associé de la Société des océanistes, tous deux en charge du commissariat scientifique de cette exposition intitulée « Les bois parlants ». Passionnant.

Le nombril du monde ?,
jusqu’au 4 novembre, Muséum d’histoire naturelle, 35, allée Jules Guesde, 31000 Toulouse.
Île de Pâques. L’ombre des Dieux,
jusqu’au 4 novembre, Musée Fenaille, 14, place Raynaldy, 12000 Rodez, www.musee-fenaille.rodezagglo.fr.
Les Bois parlants,
jusqu’au 4 novembre, Musée Champollion, place Champollion, 46100 Figeac.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°506 du 7 septembre 2018, avec le titre suivant : Les mystères de l’île de Pâques

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