Les musées français et étrangers face à l'Internet, part I

Le Journal des Arts

Le 4 mai 2009

Prudence ou ignorance, la plupart des musées français semblent indifférents à l’Internet. Quelques-uns, toutefois, sont partis en éclaireurs et osent un premier bilan. À l’avenir, l’Internet devrait s’imposer comme un outil indispensable et peu onéreux au service du musée. En revanche, l’arrivée de “musées virtuels�? concurrents des “musées réels�? paraît aussi improbable que lointaine.

Professeur au Collège de France et observateur averti des nouveaux médias, Jacques Thuillier ne fait pas mystère de la prudence et des hésitations qui règnent en la matière : “L’Internet et le multimédia offrent-ils l’occasion longtemps souhaitée de développer la diffusion artistique, ou faut-il craindre de trahir la mission véritable du conservateur et les intérêts du patrimoine pour passer du côté des médias, quatrième pouvoir et véritable dictateur de notre temps ?”, interroge-t-il1. Une étude récente commandée par la Commission européenne impute largement le retard d’équipement aux réticences des patrons des musées, les conservateurs 2. Craignent-ils la désaffection d’un public qui pourrait se satisfaire d’un musée virtuel, visitable à l’envi sans même se déplacer ? Force est de constater que ce musée virtuel parfait ne sera pas de sitôt en ligne, et quand bien même il existerait, pourquoi dissuaderait-il le public d’une visite réelle ? En fait, seuls les musées les plus avancés et les plus professionnels en matière de communication et de pédagogie ont “basculé” sur le réseau.

Dès son ouverture, en 1986, le Musée d’Orsay s’était doté de bornes documentaires interactives. Plus récemment, il innovait encore avec un cédérom proposant une visite “virtuelle”. Ouvert à l’occasion de ses dix ans et développé avec les sociétés Ingenia et IBM, son site Internet est en revanche bien décevant : une présentation sommaire du musée, des collections et des programmes, de surcroît exclusivement en français. Le musée annonce toutefois que “bientôt, le contenu sera étoffé et multilingue”. Françoise Le Coz, du Service culturel, ajoute que l’effort portera aussi sur les expositions, “pour montrer le travail accompli”. Pour elle, la seconde époque de l’Internet sera celle de “l’enrichissement et l‘approfondissement”.

Musées fermés, musées ouverts
Envisagé comme un prolongement de la communication, l’Internet peut offrir une visibilité et une existence virtuelles aux musées fermés et les aider à maintenir un lien avec leur public. Cela n’a pas échappé au Musée national des Techniques, à celui des Arts décoratifs et au Centre Georges Pompidou. Assez soigné, le site de l’Union centrale des arts décoratifs livre des renseignements sur les collections et les services du Musée des arts décoratifs et, d’un clic de souris, permet un déplacement virtuel dans les espaces du Musée de la mode qui vient de rouvrir. L’expérience est assez convaincante, même si les œuvres ne sont pas visualisables dans le détail.

Beaubourg dispose du site au graphisme et au contenu les plus aboutis, avec une arborescence intelligente et une mise à jour régulière, comme en témoigne le Tipi déjà présent sur la page d’accueil. L’internaute peut circuler dans les salles du Musée national d’art moderne et examiner près de 64 des 322 œuvres “accrochées” au quatrième étage... d’un musée fermé ! En outre, ce site bilingue propose sa “sélection d’adresses Internet des principaux musées du monde voués à l‘art contemporain”, accessibles directement par liens hypertextes.

En France, une quarantaine de musées et d’institutions gérant des collections publiques d’art moderne et contemporain se sont réunis pour leur développement multimédia dans Vidéomuseum, un consortium destiné à jeter les bases d’une filière française, voire européenne, en réaction aux tentatives de main-mise des grandes multinationales du secteur comme Microsoft, Corbis et IBM.

Doté d’un budget propre de 2,5 millions de francs l’an, il veut développer en commun des méthodes et des outils utilisant les nouvelles technologies de traitement de l’information, afin de recenser et mieux diffuser le patrimoine de ses membres. Par une méthode de catalogage et un logiciel de documentation et de gestion des collections, Vidéomuseum réalise une base de données commune associant texte et images, et “représentant un fonds documentaire sans précédent sur l’art du XXe siècle, comprenant à ce jour plus de 100 000 œuvres et 75 000 images”. Cette base est essentiellement utilisée par les membres du consortium qui, pour l’instant, semble peu mobilisé par l’Internet. Ont été privilégiés jusqu’à ce jour le travail de fond sur la base de données, et la production en partenariat avec Hazan et la Réunion des musées nationaux du Dictionnaire multimédia de l’art moderne et contemporain sur cédérom. Mais à Vidéomuseum, on affirme étudier un réseau international des musées d’art moderne et contemporain, et réfléchir à l’usage de sa base de données sur l’Internet dès lors que tous les problèmes liés aux droits d’auteur auront été réglés. À en juger par le site de Vidéomuseum,

il y a encore beaucoup à faire. Qu’il s’agisse du Musée départemental de Rochechouart ou du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, les informations mises en ligne sont sommaires, l’aperçu des collections restreint, la visibilité des œuvres sélectionnées – au format fixe d’un timbre-poste – plus que limitée, et la mise à jour se fait attendre. À noter toutefois, un contenu développé et pertinent au sujet des droits d’auteur.

Ayant écarté lui aussi l’offre de Corbis – la société de Bill Gates – qui lui proposait de numériser son fonds iconographique en échange d’un droit d’exploitation de dix ans, le Louvre a créé son propre site dès 1994. À partir du mois d’avril, il sera même disponible en japonais grâce à un partenariat avec Shiseido. Ce site serait l’un des plus “fréquentés” de la planète avec près de 5 000 visites par jour, soit 30 % de plus que celui du Metropolitan Museum of Art, à New York, et dix fois plus que celui du British Museum, à Londres.

“Nous sommes à la croisée des chemins. De la phase expérimentale, nous allons passer à la phase professionnelle”, explique Christophe Monin, directeur de la communication du musée. L’Internet constitue notamment un formidable outil de préparation à la visite, puisque 8 % des visiteurs – réels – du Louvre déclarent avoir consulté préalablement le site web. Sous peu, l’internaute – visiteur potentiel ou improbable du musée – accédera depuis son PC au plan du Louvre et de ses départements, à la localisation des œuvres  – qu’il pourra même visualiser –, aux informations touchant aux collections, aux activités du musée, à des circuits de visite thématiques... Innovation essentielle : le Louvre va développer des applications particulières à destination de publics spécifiques (voir encadré). Dès lors, l’Internet deviendra non seulement un outil de communication supplémentaire, mais il augmentera les capacités du Service culturel. “Louvre.fr restera le site généraliste, explique Pierre Coural, responsable Internet au Service culturel, le public cherchant moins l’exhaustivité qu’une mise à jour et un enrichissement constants”. “Projeter le musée hors les murs est un grand défi, ajoute-t-il enthousiaste. Le plus important, c’est le travail à destination du public qui ne viendra jamais : lui offrir du contenu et du sens”.

Les dangers du site unique
En fait, on ne croit pas au Louvre pouvoir satisfaire tous les publics sous une seule et même appellation ; un point de vue opposé à celui du ministère de la Culture. Boulimique, le site de ce dernier rassemble, sous une seule entrée, une masse d’informations institutionnelles, administratives et artistiques voisinant avec une “cybergalerie” plutôt ringarde où sévit Jean-Michel Jarre Ni cohérence ni préoccupation du public. À la Délégation aux arts plastiques (Dap), cette présence sur le site du ministère est vécue comme une “asphyxie”, la vie d’un site s’accommodant mal des notes administratives, des niveaux hiérarchiques et d’une “réunionite” aiguë, préalables obligés à toute actualisation ! Pour Michael Coenca, correspondant Internet à la Dap, ce problème est “urgent à régler, notre retard devenant considérable. Et puis cette confusion suscite une dispersion de la réflexion et des efforts. L’Énsb-a possède son site, le Conseil des métiers d’art aura bientôt le sien, la Villa Médicis réfléchit, et la commande publique, la mode et les écoles d’art bricolent de leur côté.
Quant au Jeu de Paume, au Fnac et au Centre national de la photographie, ils n’en ont toujours pas”. À son actif toutefois, le serveur du ministère avait réalisé, à son lancement en 1994, une exposition imaginaire : “Le siècle des Lumières dans la peinture des musées de France”. Originale, l’expérience permettait, autour d’un thème, la découverte d’œuvres avec commentaires, références scientifiques et notices biographiques sur les artistes. Elle offrait surtout un rapprochement inattendu d’œuvres dispersées ou impossibles à réunir car appartenant à des musées interdits de prêts comme le Musée Condé, à Chantilly.

Le multimédia pourrait-il entraîner la désaffection du musée par le public ? Le débat a fait long feu. La photographie n’a pas chassé la peinture, ni le cinéma le théâtre, pas plus que les documentaires télévisés n’ont anéanti le désir de voyage. Au contraire ! Cependant, pour l’immense majorité des musées français, à l’instar de ceux de l’Institut de France ou de la Ville de Paris, l’Internet demeure une terra incognita.

1. Voir Patrimoine et multimédia : le rôle du conservateur, actes du colloque d’octobre 1996 organisé par l’École nationale du patrimoine à la BnF, La Documentation Française.
2. Museums and Galleries New Technology Study

L’Internet sauvera-t-il l’enseignement artistique ?

À partir de mars, fonctionnera à titre expérimental le site “louvre.edu�?, élaboré conjointement par le musée et le ministère de l’Éducation nationale. Les destinataires de ce site spécifique sont non seulement les élèves, mais aussi les enseignants – arts plastiques, histoire, français... – des 350 établissement scolaires participant à cette expérience pilote. “À partir de Cartel, une base de données de 2 000 œuvres, qui passera à 5 000 dès la fin de l’année mais n’excédera pas à terme 8 à 10 000 œuvres, explique Pierre Coural, du Service culturel, nous mettrons à disposition des dossiers thématiques – une dizaine en 1998 –, des circuits de visites également à thème, des éléments sonores tirés des conférences, des modules de réservation, de communication inter-établissements et de communication avec la médiathèque, et même un module permettant à l’utilisateur de remplir son panier d’images et de documents sur un sujet donné�?. Mettre en ligne les 32 000 œuvres du musée eût été absurde, “mieux vaut en présenter moins mais en dire plus grâce à des corrélations pertinentes et efficaces�?, justifie-t-on au Louvre. D’autre part, les développements proposés s’inspireront des programmes scolaires, comme les cycles mythologiques cette année, ou la Bible pour l’année 2000. Un projet très ambitieux, donc, qui offrira un début de contenu au plan multimédia engagé par le ministre Claude Allègre. “Louvre-edu�? représente un investissement d’environ trois millions de francs. Il s’inscrit dans le sillage et remplace le projet de “bus Louvre�? que le service culturel du musée envisagea un temps de lancer sur les routes françaises et qui aurait coûté aussi cher à l’investissement, et – comparé à l’Internet – une fortune pour son fonctionnement ! On trouvera bientôt sur Cartel “louvre.arts�? – un site nourri par le Service culturel et destiné au public adulte – et “louvre.org�? – le pôle scientifique des développements en ligne du musée, à l’accès gratuit mais restreint aux conservateurs et chercheurs –, qui s’ajouteront à “louvre.fr�?, son site “grand public�?.

Musées et boutiques d’art

Si l’achat d’œuvres d’art originales via l’Internet n’est pas encore courant, il est déjà possible, en revanche, de trouver sur le réseau des produits dérivés et toutes sortes de produits culturels. Des boutiques de musées sont présentes sur le Web, comme celle du Metropolitan Museum qui présente une sélection de produits. Le paiement intervient à la commande, par carte de crédit. 1998 verra la Réunion des musées nationaux passer à la vitesse supérieure. S’étant limitée jusque-là à un site institutionnel (rmn.fr) et à une mini-boutique (edi.fr//muséesdefrance), simple extension du catalogue de vente par correspondance sur l’Internet, elle disposera à partir de l’automne d’un site commercial spécifique (certainement “rmn.com�?). Cette boutique virtuelle offrira tous les produits édités et diffusés par la RMN. Parallèlement, ses produits bénéficieront des potentialités d’un autre site, intitulé “culturama�?, développé avec Télérama et France Télécom. Ce dernier ambitionne de devenir le grand magasin culturel français, proposant livres, disques, cédéroms, billeterie d’expositions et de spectacles, produits dérivés... Dans un autre genre, “Isabel.com�? vend des copies à l’huile d’artistes tels que Cézanne, Manet ou Van Gogh, disponibles de surcroît en plusieurs formats ! Un paysage de Tahiti “signé�? Gauguin, de 65 x 80 cm, coûte 3 290 francs. Un autre clic et nous voici sur le “Store Artnet�? qui propose à la vente divers objets d’art, lampes, bijoux, arts de la table... Pour les amateurs de pièces plus atypiques, le serveur “Sovietski�?, propose une foule d’objet issus de la Guerre froide, des caméras infrarouges au chronomètre officiel des capitaines de l’Armée rouge en passant par des lithographies de la conquête de l’Espace, de la porcelaine et de l’orfèvrerie inspirées des créations de Fabergé. Des galeries commerciales virtuelles permettent d’accéder à divers services en ligne. Citons les initiatives de Hewlett-Packard, e-chrismas, ou IBM avec “Surf and Buy�?. Enfin, un détour par les serveurs “amazon.com�?, “alapage.com�?, “furetdunord.fr�? ou “fnac.fr�? permettra d’accéder à des librairies riches d’un important catalogue de livres d’art.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°52 du 16 janvier 1998, avec le titre suivant : Les musées français et étrangers face à l'Internet, part I

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