Les musées d’art islamique à travers le monde

Treize siècles de création de l’Espagne à l’Inde

Le Journal des Arts

Le 10 avril 1998

L’Europe chrétienne a très vite recherché l’art islamique. Dès l’installation des Umayyades en Espagne, puis au retour des croisades, les collections royales et les trésors d’église se sont remplis d’objets précieux et raffinés produits par l’Orient musulman. Tout à fait naturellement, les plus belles pièces ont fini par rejoindre le fonds des bibliothèques nationales et des grands musées. Pourtant, la mise en place de sections d’art islamique remonte à moins d’un siècle, en Occident comme dans le monde arabe. À travers leur riche parcours – qui retrace treize siècles de création de l’Espagne à l’Inde –, ces départements reflètent également l’évolution du goût, l’éveil à l’Orientalisme et la recherche d’une muséographie appliquée à des périodes ou à des genres peu connus du grand public.

Aujourd’hui, presque tous les grands musées généralistes occidentaux possèdent une section d’art islamique, et l’Allemagne compte deux musées entièrement consacrés à ce domaine : l’Islamisches Museum de Munich et le Museum für Islamische Kunst de Berlin. Le Louvre, le British Museum, le Metropolitan, l’Hermitage, le Musée Benaki à Athènes ou le Musée archéologique national de Madrid offrent chacun un vaste panorama des productions artistiques en terres d’Islam, autour de quelques points forts liés à l’histoire particulière du pays et des collections. Ainsi, le musée espagnol est-il particulièrement riche en œuvres hispano-mauresques et chrétiennes mudéjar – dans le style arabe –, tandis que le Museum für Islamische Kunst de Berlin, séparé en deux parties pendant la Guerre froide et prochainement réuni au Pergamonmuseum, est une étape incontournable pour découvrir l’architecture musulmane, avec notamment la Porte monumentale de Mshatta, témoin des débuts de l’art islamique, un mihrab – niche de prières – iranien du XIIIe siècle, de rares revêtements polychromes venant d’une maison particulière d’Alep, datés de 1600, et une coupole en bois de l’Alhambra.

Du Trésor au musée
Ces collections ont souvent été constituées autour d’un noyau de pièces provenant de trésors royaux ou ecclésiaux, puis progressivement enrichies par des dons, des campagnes de fouilles, et des achats. Beaucoup d’objets précieux ont été rapportés par les Croisés qui en ont fait don aux églises. À son retour de Jérusalem, Étienne de Blois offre à l’abbaye de Saint-Josse un samit de soie iranien ayant peut-être servi à envelopper une relique durant le voyage. Ces objets précieux importés de la Terre sainte étaient souvent retravaillés et christianisés par des artistes occidentaux, et le tissu remis par le comte ornera la châsse Saint-Josse.

Le Louvre et le Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale ont été les grands bénéficiaires de ces trésors, récupérant l’aiguière en cristal de roche égyptienne du XIe siècle offerte par Suger à l’abbaye Saint-Denis, un olifant sculpté dans l’Espagne musulmane du XIe siècle, appelé Cor de Roland, et un superbe bassin mamelouk, dit Baptistère de saint Louis. En revanche, l’Italie a conservé intacts les trésors des églises San Lorenzo à Florence ou Saint-Marc à Venise. Cette dernière présente, parmi une vingtaine d’œuvres islamiques, un pur joyau : l’aiguière du calife fatimide Al-Aziz-Billah (975-996).

Les commandes princières et les cadeaux diplomatiques, notamment au temps de la puissance ottomane, ont aussi alimenté les musées d’aujourd’hui. Dans un passé proche, le don fait en 1903 par le sultan à l’empereur d’Allemagne de la Porte monumentale de Mshatta servit de prétexte à la création d’un département spécifique au Kaiser Friedrich Museum. Le Musée du Bargello à Florence a hérité, quant à lui, des luxueux achats des Médicis et des Lorena : pièces damasquinées du XVe siècle, brûle-parfums et vases.

Cependant, jusqu’au XVIIe siècle, les œuvres du monde musulman ne font pas l’objet de véritables collections. Dans la tradition du trésor, accumulatif, précieux et éclectique, les grands rassemblent quelques pièces d’orfèvrerie ou de céramique pour leur caractère aulique raffiné, tandis que le cristal de roche se prête particulièrement bien aux reliquaires, et plus tard aux ostensoirs.

La volonté de former une collection cohérente des arts de l’Islam n’apparaît que bien plus tard. Elle remonte aux campagnes de Napoléon, aux missions françaises à Téhéran, puis aux colonies. L’un des premiers amateurs de miniatures, l’orientaliste Silvestre de Sacy, peut ainsi émettre le vœu, en 1843, que sa “bibliothèque soit vendue en détail, dispersée aux enchères publiques, pour continuer à répandre le goût des études orientales en France”.

Au tournant du XIXe et du XXe siècle, les collectionneurs se multiplient. Parmi les grands noms de l’époque – Louis Cartier, Calouste Gulbenkian, Jacques Doucet, Georges Marteau, Raymond Koechlin, la comtesse de Béhague, Edward C. Moore, Henry Walters, Charles Lang Freer… –, un bon nombre sera à l’origine des collections publiques d’art islamique, encouragé par l’exemple de conservateurs-collectionneurs, comme Émile Molinier et Gaston Migeon au Louvre.

D’autres sont directement à l’origine d’un musée. À partir de sa collection de tableaux européens et d’art musulman, réunie entre 1898 et 1955, l’industriel du pétrole Calouste Gulbenkian crée à Lisbonne une fondation, particulièrement remarquable pour ses œuvres des périodes safavide et ottomane. Aux États-Unis, le legs de dessins, céramiques et manuscrits de Charles Lang Freer (1854-1919) donne naissance à la Freer Gallery of Art de Washington, tandis que la Baltimore Walters Art Gallery doit ses pièces de l’Iran médiéval et ses manuscrits moghols au fils du fondateur du musée, Henry Walters.

Vers un parcours cohérent
Mais dans les musées qui reçoivent leurs premières donations, comme chez les particuliers, l’art islamique reste dispersé au sein de collections éclectiques. Le Louvre répartit ses pièces dans plusieurs départements. En 1890, sous l’impulsion de la donation Sauvageot, se crée une section d’art musulman, dotée d’une salle particulière en 1905. En 1922, grâce à un nouveau don d’objets et d’argent, plusieurs salles s’ouvrent au deuxième étage du pavillon Sully. Mais la section islamique est alors intégrée au département des Arts asiatiques jusqu’en 1945, puis aux Antiquités orientales.
C’est seulement en 1993 que ce riche fonds obtient l’ouverture d’un département à part, pour exposer quelque 1 000 chefs-d’œuvre et objets usuels réalisés entre le VIIe et le XIXe siècle, de l’Espagne à l’Inde du nord – hormis le Maghreb présenté au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie –, et dans toutes les techniques : céramiques, métaux, verreries, boiseries, ivoires, tapis, textiles, miniatures, dessins et calligraphies. Néanmoins, toujours parent pauvre, ce département est l’un des premiers à fermer quand le personnel de surveillance manque.

Le Metropolitan a connu la même évolution. Il lance entre 1932 et 1940 une grande campagne de fouilles à Qasr-i-abu Nasr, puis à Nishapour, qui ajoute – à la collection de céramiques persanes et hispano-mauresques, et aux verreries égyptiennes, syriennes et mésopotamiennes offertes par Edward C. Moore – quantité de bijoux, monnaies, objets d’orfèvrerie, céramiques, stucs sculptés et peints, fresques… Un département du Proche-Orient est alors créé, en 1959, bientôt suivi par la naissance d’une section islamique autonome qui poursuit une politique d’acquisition active. Elle achète notamment 78 miniatures du Shâh-nâme de Tahmasp, l’un des plus beaux manuscrits persans.

Dans les musées de taille plus modeste, les collections s’intègrent au circuit général des arts mineurs, une notion néanmoins inopérante pour la création musulmane qui ne distingue pas l’artisanat de luxe et l’art. Mais les problèmes de conservation et de présentation d’un manuscrit moghol, d’un tapis persan ou d’une céramique d’Iznik sont les mêmes que pour les catégories correspondantes de l’art occidental. Aussi, le Musée des beaux-arts de Lyon présente-t-il son ensemble de pièces mamluks, ses coupes, bassins, chandeliers et revêtements iraniens du Xe au XVe siècle et sa série de céramiques d’Iznik au sein du parcours des objets d’art, de l’Égypte pharaonique à Guimard. À Florence, les ivoires, les bois sculptés, les étoffes, les tapis et les objets d’orfèvrerie, légués en 1888 par Louis Carrand, prennent place dans une simple salle du Bargello, de même qu’à Oxford, le fonds de céramique, de verrerie, d’orfèvrerie et les fragments brodés de l’Ashmolean Museum.

Certaines pièces anciennes nécessitent des normes de conservation très strictes : vitrines pour les objets petits ou fragiles, éclairage inférieur à cinquante lux pour les œuvres graphiques et les tissus, qui doivent en outre tourner régulièrement. Au Louvre, les miniatures, les dessins et les reliures sont présentés par roulement pendant deux mois, avant de retourner dans les réserves, à l’obscurité totale, pour deux ans.

Ces contraintes – communes à d’autres départements – posent aussi problème pour guider le visiteur. La rotation permanente de certains fonds peut dérouter, et le fait d’exposer à part les miniatures, comme à la Baltimore Walters Art Gallery, interdit certains rapprochements. Pour le public occidental, peu familier de la civilisation musulmane, un gros effort pédagogique reste nécessaire.
Selon Marthe Bernus-Taylor, conservatrice générale de la section islamique au Louvre, il y aurait même, en France, une sorte de méfiance voire un rejet, liés à l’actualité politique. La solution adoptée dans le musée parisien consiste, de manière très large, à proposer des conférences, des visites guidées et des expositions. Plus spécifiquement, une véritable réflexion muséographique a été menée à l’occasion de la naissance du département, en 1993.

Une muséographie adaptée
La plupart des musées importants ont opté pour un parcours dynastico-chronologique qui dresse un tableau relativement clair et précis de la création en terres d’Islam. Cependant, malgré les avantages qu’offre ce classement, il ne correspond pas parfaitement aux grandes phases de l’histoire de l’art musulman, et le nombre de dynasties peut effrayer le néophyte. Aussi, le Louvre et le Metropolitan accueillent-ils le public avec des cartes générales et des panneaux explicatifs, puis situent de nouveau, à l’entrée de chaque salle, le contexte géographique et la chronologie.

Au Metropolitan, des expositions temporaires régulières permettent en outre d’approfondir des thèmes spécifiques. Une démarche développée par la Baltimore Walters Art Gallery qui s’apprête, à partir du mois d’août, à réaménager le département dans un esprit thématique, “plus pédagogique”, selon ses responsables.

Pour les établissements moins encyclopédiques que le Louvre, le British Museum ou le Metropolitan, le parcours thématique s’impose souvent. Ainsi, la partie islamique du musée de l’Institut du monde arabe à Paris, l’Ima, qui présente quelques superbes pièces mises en dépôt par le Louvre, le Bardo ou encore le Musée de Sidi Kacem al-Jalizi en Tunisie, regroupe ses collections par catégories, techniques et sujets, tout en suivant un fil chronologique menant des Umayyades au tournant du siècle. Des astrolabes et divers instruments illustrent la vie des sciences ; une section dresse un tableau de l’art du tapis, une autre réunit des vêtements, bijoux et ornements tunisiens du XVIIe au début du XXe siècle…

Pour situer le contexte artistique, certaines œuvres sont exposées sous d’immenses reproductions architecturales, et des bornes informatiques sont disposées tout au long du parcours. Avec moins de moyens mais dans le même esprit, l’Ashmolean Museum met des petites fiches à la disposition du public dans les salles. Enfin, au Louvre, un couloir entier a été transformé en salle de documentation sur l’architecture. Les panneaux explicatifs alternent avec des moucharabieh, sortes de grilles en bois tourné, pour donner une touche orientale au lieu. L’effort d’accorder l’architecture intérieure au sujet transparaît également au musée de l’Ima, qui se déploie autour d’une cour intérieure.

Retour sur les lieux de création
Autant d’aspects dont n’a pas à se soucier la direction du Palais Topkapi à Istanbul. Demeure des sultans construite en 1462, cet immense ensemble, organisé autour d’une série de cours, est l’un des plus riches musées d’art ottoman. Décorations d’origine et collections s’y mêlent harmonieusement. Dans l’édifice du Trésor public, sont rassemblés les plus belles pièces d’orfèvrerie, des tapis, des armes ornées – notamment du XVIe siècle – et des trônes, dont celui pris aux Iraniens à la victoire de çaldiran, en émail sur feuilles d’or serti de 25 000 pierres précieuses. À côté, la plus riche collection de miniatures ottomanes et persanes – 13 000 œuvres – occupe l’ancien dortoir des eunuques attachés à la garde du Trésor. Enfin, les cuisines accueillent de nombreuses céramiques d’Iznik, ainsi que de la verrerie.

Après plus d’un demi-siècle d’abandon, le palais historique des sultans est devenu un musée en 1924, dans le cadre d’un mouvement général en Orient, qui commence avec l’exemple occidental et une nouvelle prise de conscience du patrimoine national. En 1927, l’historien de l’art français Louis Hautecœur, directeur des beaux-arts d’Égypte au Caire, conçoit un vaste plan de développement des musées et de l’enseignement artistique. Aujourd’hui, le Musée islamique du Caire, l’un des plus importants au monde, offre un tableau extrêmement complet, avec des époques particulièrement bien représentées, comme celle des Fatimides.

Depuis quelques décennies, le monde musulman compte de grands collectionneurs d’art islamique qui créent leur fondation. Le fonds du Musée national du Koweit provient essentiellement du mécénat de la famille régnante, et un musée est en préparation dans l’émirat du Qatar. Il faut noter enfin, dans l’ancien royaume nasride de Grenade, l’ouverture en octobre dernier du Musée de l’Alhambra. À travers quelques pièces emblématiques – comme la Fontaine d’al-Mansur, le Vase aux gazelles, les Lions du Maristan et le vase Simonetti –, il présente en sept salles un panorama de l’art islamique espagnol, du Califat à l’époque chrétienne.

L’astronomie arabe, entre science et art

“Sciences de l’apparence des cieux�? indissociables, l’astrologie et l’astronomie prolongent les spéculations de la religion musulmane. Elles répondent aussi à un besoin provoqué par la tradition du voyage et du pèlerinage en terres d’Islam. Reprenant les travaux des Grecs et des Indiens, les Arabes ont développé une recherche brillante dans ce domaine, ont écrit des traités et mis au point de nombreux instruments, tels que les astrolabes, les cadrans solaires et les sphères célestes. Le Louvre expose quelques-uns de ces appareils, parmi lesquels le Globe céleste de Yunus al-Husayn al-Asturlabi, daté de 1144. Aux côtés de ces pièces parfois uniques, qui sont également des œuvres d’art, figurent des objets usuels ou religieux ornés de motifs astrologiques, comme l’Aiguière au zodiaque ou le Traité d’astrologie et de divination de la Bibliothèque nationale. Les quelque soixante pièces ainsi réunies, provenant de plusieurs musées français et de collections privées, s’organisent en trois sections : les prémices de l’astronomie, l’astrologie et ses représentations, et l’astronomie scientifique.

ASTRONOMIE ET ASTROLOGIE EN TERRE D’ISLAM, 19 juin-21 septembre, Aile Richelieu, Musée du Louvre, tlj sauf mardi 9h-17h45, entrée libre avec le billet du musée. Catalogue édité par la RMN, 120 p., environ 150 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°58 du 10 avril 1998, avec le titre suivant : Les musées d’art islamique à travers le monde

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