Les licencieux dessins du sculpteur Auguste Rodin

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 21 août 2007

Hymne à l’amour, au corps et à la vénusté, l’œuvre de Rodin est sans doute l’une des incarnations de l’érotisme les plus fortes du XIXe siècle. Au point de choquer, parfois, ses contemporains...

Il faut se méfier des chefs-d’œuvre, et le Monument à Balzac en est un. À le considérer, perché sur son socle au carrefour des boulevards Raspail et Montparnasse, à Paris, drapé dans sa fameuse robe de chambre, l’auteur de La Comédie Humaine en impose par sa présence et sa prestance. Il n’est pas d’œuvre plus puissante, plus radicale, voire plus minimale. On l’a même rudement reproché à son auteur, le taxant d’avoir commis là une « fumisterie sans nom ». À en connaître la genèse, il y va pourtant d’une tout autre manière. Sous son vêtement, Balzac est nu, comme l’attestent différentes études préliminaires et, qui plus est, en érection !

Camille Claudel marque la floraison des thèmes érotiques
La modernité de l’œuvre de Rodin, ce qui en fait la révolution, c’est cette vision dionysiaque de la création à laquelle il est parvenu en faisant surgir l’inconscient comme cela n’avait jamais été fait auparavant. Il y a chez lui, en quelque sorte, une pratique préfreudienne, tant il est vrai que son art n’est plus lié à la représentation du corps mais à son érection. Son Balzac n’est plus le corps de Balzac, il est l’érection, tout à la fois sexuelle et spirituelle, de l’écrivain.
De fait, Rodin définit que tout art est transgression de l’histoire et que ce n’est que ce mode qui vaille, que tout art est « une part maudite », comme disait Georges Bataille, que tout art est excès. La sculpture est un lieu sexué, le lieu d’une dépense, celui d’une archéologie du corps et non d’une anatomie. La figure volante d’Iris, messagère des Dieux (1890-1891), le corps nu projeté dans l’espace, tout entière concentrée sur le sexe féminin, en est une autre et sublime illustration. Comme il en est de tous ces Torse(s) féminins qui sont autant de « morceaux », résumés ô combien sensuels des corps qu’ils supposent.
Mais la passion de Rodin pour la troisième dimension n’est pas le seul privilège de l’expression en volume. Jusque sur la surface du papier, elle l’a conduit à toutes sortes d’expérimentations et de recherches qui lui ont permis de constituer une œuvre propre, sinon d’une ampleur égale à celle de sa sculpture du moins d’une richesse d’invention comparable. S’il y a un Rodin sculpteur et un Rodin dessinateur, l’un et l’autre témoignent de la même sensibilité et de la même sensualité. C’est que, sous les vêtements de l’artiste, il y a l’homme. Un être tout à la fois fort et fragile, dur et tendre, qui a été complètement bouleversé par son aventure passionnelle avec Camille Claudel.
La charge émotive et érotique qu’a engendrée cette relation est encore plus prégnante dans le dessin que dans la sculpture, sans que cela ne soit jamais une plate narration. Elle excède l’art de Rodin qui se plaisait à dire que ses dessins étaient « la clé de [son] œuvre » et que sa sculpture n’était « que du dessin sous toutes les dimensions » ! Femme nue allongée, jambes écartées, une main au sexe ; Croupes et jambes levées d’une femme nue allongée ; Femmes enlacées ; Couple saphique, etc. : il y a dans le dessin de Rodin une proximité et une intimité que renforcent les techniques mêmes qu’il emploie. Il y a quelque chose d’un toucher qui confère à l’œuvre une vibration et une chaleur.

Une passion du corps féminin nourrie par la danse
Mine de plomb, aquarelle, gouache, crayon noir, encre, estampe, rehauts, découpages d’aquarelles : Rodin adorait faire toutes sortes d’expérimentations. À ce titre, ses découpages d’aquarelles réalisées dans les quinze dernières années de sa vie sont l’une des inventions les plus surprenantes qu’il ait imaginées. Il avait une façon singulière d’isoler ses nus en les découpant dans la masse même du papier pour les restituer à leur propre chair. On ne dira jamais assez la force poétique, la dimension érotique d’une telle technique et ce total abandon de l’artiste à l’empire des sens.
Si Camille fut l’un de ses modèles préférés, Rodin en consomma beaucoup d’autres. Dans l’ouvrage Les Cathédrales que Rodin publia en 1914, il note à leur propos : « Quel éblouissement : une femme qui se déshabille ! C’est l’effet du soleil perçant les nuages… » De fait, la femme est chez Rodin l’objet d’un aveuglement absolu, et les images qu’il nous en donne tiennent toujours à cette fascination charnelle pour le corps. Les œuvres de Rodin ne sont jamais immobiles mais toujours en mouvement. Que ce soit un frémissement, ou une tension.
Auguste Rodin a toujours été attiré par le monde de la danse. Son admiration déclarée pour Nijinski dont la presse vilipenda les « vils mouvements de bestialité érotique » trouve à s’exprimer dans toute une série de petites pièces sculptées d’une extrême sensualité. De même prend-il un plaisir fou à croquer l’évolution des élèves d’Isadora Duncan dont il appréciait tant la grâce, la liberté et la jeunesse et dont les chastes images n’en sont pas moins suggestives.

Repères

1840 Naissance de Rodin à Paris. 1880-1917 La Porte de l’Enfer est destinée à un musée des Arts décoratifs que l’on projette de construire à Paris. 1881 Naissance de Picasso à Malaga. 1883 Rodin rencontre Camille Claudel. 1886 Le Baiser de Rodin. 1901-1905 Durant sa période bleue, Picasso semble hanté par la misère des prostituées. 1907 Les Demoiselles d’Avignon que Picasso a d’abord appelé Le Bordel philosophique. 1917 Auguste Rodin décède à Meudon. 1970 L’Étreinte de Picasso. 1973 Décès de Picasso à Mougins.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « Éros, Rodin et Picasso » est le premier opus d’une exposition en deux volets. Cette première exposition sera ouverte jusqu’au 7 octobre 2006. Les visites ont lieu tous les jours de 10 h à 18 h et le mercredi jusqu’à 20 h. Tarifs : 21 CHF (13,44 €) et 12 CHF (7,68 €) pour les étudiants de moins de 30 ans. Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle, tél. 41 (0)61 645 97 00, www.beyeler.com « Éros dans l’art moderne » second opus de l’exposition ouvrira ses portes du 8 octobre 2006 au 18 février 2007 dans la même fondation.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°583 du 1 septembre 2006, avec le titre suivant : Les licencieux dessins du sculpteur Auguste Rodin

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