Samedi 24 février 2018

Les fantômes de la Russie refont surface sur la lagune

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 26 juin 2009

Impossible cette année de faire abstraction des Russes, tant ils sont partout et sur tous les fronts.

Ainsi qui ne sait pas que le yacht du milliardaire Abramovitch a jeté l’ancre à Venise ne lit pas les journaux, fussent-ils culturels. Mais, Dieu merci, dans la Sérénissime le people s’efface avec les marées pour laisser place aux œuvres, qu’il s’agisse du sous-marin de Ponomarev au mouillage dans le Grand Canal [voir p. 43] ou de la nouvelle vidéo du collectif AES F diffusée à l’exposition « Unconditionnal Love » qui, à trop vouloir se copier, finit par s’autocaricaturer. Dommage… Plus intéressants sont, en revanche, les dessins à l’encre de Pavel Pepperstein accrochés à l’exposition internationale « Faire des mondes », côté Giardini.

Victoire sur le présent
Pavel Pepperstein justement (né en 1966), héritier des conceptualistes russes, représente aussi ses couleurs aux Giardini. L’intitulé du pavillon, « Victoire sur le futur », fait référence à l’opéra Victoire sur le soleil créé en 1913 par Malevitch dont le carré noir a été hissé sur le pavillon national. « Souvenons-nous que le carré noir, avant d’être un emblème, a longtemps été interdit en Russie », prévient Olga Sviblova, curateur du pavillon. Pepperstein s’en rappelle dans ses dessins suprématistes, projection du monde en 2102, 3000 ou 2737 avec cette faucille et ce marteau peints à même les montagnes de… Jupiter. Ostretsov (né en 1967) met lui aussi les deux pieds dans le passé pour mieux parler d’un lendemain qui (visiblement) ne chante pas. Dans un coin d’une datcha délabrée, un fantôme ajuste au mur la copie d’une croûte naturaliste de la fin du xixe siècle tandis qu’un téléphone rouge sonne sans discontinuer.
À l’étage du pavillon, Shuravlev (né en 1963) a punaisé sur des murs recouverts de noir de minuscules portraits de femmes et d’hommes célèbres du xxe siècle. Il faut s’approcher très près pour identifier Elvis, Marilyn… Qui redeviennent bien peu de chose une fois que le visiteur s’éloigne. Le résultat est certes un peu facile, tout comme cette installation de Molodkin (né en 1966) qui met en scène deux Athéna Nikê maintenues en vie par un respirateur artificiel, la première avec du sang (la vie), la seconde avec du pétrole tchétchène (la mort). À côté, Kallima (né en 1969), l’un des artistes les plus doués de sa génération chuchote-t-on à Venise, a peint sur les murs d’une salle la foule d’un stade visible à la lumière… noire. En fond sonore, la liesse populaire va crescendo quand, à l’approche de la victoire, les cris s’interrompent brutalement ! Puis la lumière s’allume et le public disparaît. Légèrement étourdi, difficile après cela d’apprécier les pièces de Korina et de Shekhovtsov, nettement plus faibles.
Au sortir de ce pavillon inégal mais assurément méritant, le visiteur retient tout de même les noms de Pepperstein et Kallima. Une belle victoire sur le présent.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°615 du 1 juillet 2009, avec le titre suivant : Les fantômes de la Russie refont surface sur la lagune

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